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Не всё об Эдуарде Лимонове...
Ich bin weder Politiker noch Philosoph. Ich bin Schriftsteller...
Emmanuel Carrère LIMONOV (часть первая) 
8th-Nov-2011 09:54 pm



Emmanuel Carrère
LIMONOV


Ukraine, 1943―1967

1

L’histoire commence au printemps 1942, dans une ville des bords de la Volga qui s’appelait Rastiapino avant la Révolution et depuis 1929 s’appelle Dzerjinsk. Ce nouveau nom rend hommage à Félix Dzerjinski, bolchevik de la première heure et fondateur de la police politique qui s’est, quant à elle, successivement appelée Tchéka, GPU (prononcer Guépéou), NKVD (pour la prononciation, rien à signaler), KGB (Kaguébé), aujourd’hui FSB (Féhesbé). Nous la rencontrerons dans ce livre sous les trois derniers de ces menaçants acronymes, mais les Russes, par-delà les dénominations d’époque, disent plus sinistrement encore organy : les organes. La guerre fait rage, l’industrie lourde a été démontée et, du théâtre des opérations, transférée vers l’arrière. C’est ainsi qu’à Dzerjinsk une usine d’armement emploie toute la population et mobilise en outre, pour surveiller celle-ci, des troupes du NKVD. Les temps sont héroïques et sévères : un ouvrier qui arrive cinq minutes en retard passe en conseil de guerre et ce sont les tchékistes qui arrêtent, jugent, exécutent le cas échéant, d’une balle dans la nuque. Une nuit où des Messerschmitt, venus en éclaireurs de la basse Volga, lâchent quelques bombes sur la ville, un des soldats montant la garde autour de l’usine éclaire avec sa lampe de poche le chemin d’une jeune ouvrière qui, sortie tard, se hâte vers un abri. Elle trébuche, se retient à son bras. Il remarque un tatouage à son poignet. Dans l’obscurité embrasée par des lueurs d’incendie, leurs visages s’approchent. Leurs lèvres se touchent.
 
.
 
Le soldat, Veniamine Savenko, a vingt-trois ans. Il vient d’une famille de paysans ukrainiens. Électricien habile, il a été recruté par le NKVD, qui dans tous les domaines sélectionne les meilleurs éléments, et c’est à cela qu’il doit de ne pas s’être retrouvé sur le front comme la plupart des garçons de sa classe d’âge, mais affecté à la garde d’une usine d’armement à l’arrière. Il est loin de chez lui, c’est la règle plutôt que l’exception en Union soviétique : déportations, exils, transferts massifs de populations, on ne cesse de déplacer les gens, les chances sont presque nulles de vivre et de mourir là où on est né.
 
Raïa Zybine, elle, vient de Gorki, ex-Nijni-Novgorod, où son père était directeur d’un restaurant. En Union soviétique, on n’est ni propriétaire ni gérant d’un restaurant mais directeur. Ce n’est pas une affaire qu’on crée ou rachète, mais un poste auquel on est nommé et ce n’est pas un mauvais poste, malheureusement le père de Raïa en a été destitué pour détournement de fonds et on l’a envoyé en bataillon disciplinaire, sur le champ de bataille de Leningrad où il vient de mourir. C’est une tache dans la famille, et une tache dans la famille peut en ce temps, dans ce pays, ruiner une vie. Que les fils ne payent pas pour les crimes de leurs pères, cela nous semble une des bases de la justice, mais dans la réalité soviétique ce n’est même pas un principe formel, quelque chose à quoi on peut théoriquement se référer. Les enfants de trotskistes, de koulaks, comme on nomme les paysans aisés, ou de privilégiés de l’ancien régime sont voués à une vie de proscrits, bannis des Pionniers, de l’université, de l’Armée rouge, du Parti, et n’ont quelque chance d’échapper à cette proscription qu’en reniant leurs parents, puis en faisant le maximum de zèle, et comme faire du zèle signifie dénoncer son prochain, les organes n’auront pas de meilleurs auxiliaires que les gens à la biographie souillée. Dans le cas du père de Raïa, il se peut que sa mort au champ d’honneur ait un peu arrangé les choses, le fait est que les Zybine comme les Savenko ont traversé sans encombre la Grande Terreur des années trente. Sans doute étaient-ils trop menu fretin. Cette chance n’empêche pas la jeune Raïa d’avoir honte de son père malhonnête, comme elle a honte du tatouage qu’elle s’est fait faire quand elle était élève à l’école technique. Plus tard, elle essaiera de l’effacer en s’aspergeant le poignet d’acide chlorhydrique parce qu’elle souffre de ne pouvoir se promener en robe à manches courtes et, femme d’un officier, de ressembler à une canaille.
 
 
 
La grossesse de Raïa coïncide presque jour pour jour avec le siège de Stalingrad. Conçu lors du terrible mois de mai 1942, au temps des plus cuisantes défaites, Édouard naît le 2 février 1943, vingt jours avant que capitule la sixième armée du Reich et que le sort des armes se renverse. On lui répétera qu’il est un enfant de la victoire et qu’il serait né dans un monde d’esclaves si les hommes et les femmes de son peuple n’avaient sacrifié leurs vies pour ne pas laisser à l’ennemi la ville qui portait le nom de Staline. On en dira du mal, plus tard, de Staline, on le traitera de tyran, on se complaira à dénoncer la terreur qu’il a fait régner, mais pour les gens de la génération d’Edouard il aura été le chef suprême des peuples de l’Union au moment le plus tragique de leur histoire, le vainqueur des nazis, l’homme capable de ce trait, digne de Plutarque : les Allemands avaient fait prisonnier son fils, le lieutenant Iakov Djougachvili ; les Russes, eux, avaient capturé devant Stalingrad le feld-maréchal Paulus, un des grands chefs militaires du Reich. Quand le haut commandement allemand lui a proposé l’échange, Staline a répondu avec hauteur qu’il n’échangeait pas de feld-maréchaux contre de simples lieutenants. Iakov s’est suicidé en se jetant sur les barbelés électrifiés de son camp.
 
 
 
De la petite enfance d’Édouard émergent deux anecdotes. La première, attendrie, est la préférée de son père : elle montre le nourrisson couché, faute de berceau, dans une caisse à obus, mâchonnant en guise de tétine une queue de hareng et souriant aux anges. « Molodiets ! s’écrie Veniamine : bon petit gars ! Il sera à l’aise partout ! »
 
La seconde anecdote, moins charmante, c’est Raïa qui la raconte. Elle est sortie en ville avec son bébé sur le dos quand commence un bombardement de la Luftwaffe. Elle trouve refuge dans une cave avec une dizaine de citadins, certains terrorisés, d’autres apathiques. Le sol et les murs tremblent, on essaie, à l’oreille, de déterminer à quelle distance tombent les bombes et quels bâtiments elles détruisent. Le petit Édouard se met à pleurer, attirant l’attention puis la colère d’un type qui, d’une voix sifflante, explique que les Fritz ont des techniques ultramodernes pour repérer les cibles vivantes, qu’ils se guident aux sons les plus ténus et que les pleurs du bébé vont tous les faire tuer. Il excite si bien les autres qu’ils jettent Raïa dehors et qu’elle en est réduite à chercher un autre abri, sous le bombardement. Folle de rage, elle se dit et dit à son bébé que tout ce qu’on pourra lui raconter sur l’entraide, la solidarité, la fraternité, c’est de la blague. « La vérité, ne l’oublie jamais, petit Editchka, c’est que les hommes sont des lâches, des salauds, et qu’ils te tueront si tu ne te tiens pas prêt à frapper le premier. »
 
 
 
2
 
Au lendemain de la guerre, on n’appelle pas les villes des villes, mais des « concentrations de population », et la jeune famille Savenko, au gré d’affectations jamais choisies, mène une vie de caserne et de baraquements dans diverses concentrations de population de la Volga, avant de se fixer en février 1947 à Kharkov, en Ukraine. Kharkov est un grand centre industriel et ferroviaire, que pour cette raison Allemands et Russes se sont âprement disputé, le prenant, le reprenant, l’occupant tour à tour, en massacrant les habitants et n’en laissant à la fin de la guerre qu’un champ de ruines. Le bâtiment constructiviste en béton qui abrite, rue de l’Armée-Rouge, les officiers du NKVD et leurs familles ― désignées sous le nom de « personnes à charge » ― donne sur ce qui a été l’imposante gare centrale, à présent un chaos de pierre, de brique et de métal ceinturé par des palissades qu’on n’a pas le droit d’escalader car il traîne dans les décombres, outre des cadavres de soldats allemands, des mines et des grenades : c’est ainsi qu’un petit garçon a eu la main arrachée. En dépit de cet exemple, la bande de garnements à laquelle s’agrège Édouard multiplie les raids dans les ruines, à la recherche de cartouches dont on verse la poudre sur les rails du tramway, provoquant des crépitements, des feux d’artifice, une fois même un déraillement, resté dans la légende. Les plus grands, à la veillée, racontent des histoires terrifiantes : histoires de Fritz morts qui hantent les ruines et guettent les imprudents ; histoires de marmites, à la cantine, au fond desquelles on trouve des doigts d’enfants ; histoires de cannibales et de trafic de chair humaine. On a faim, en ce temps, on ne mange que du pain, des pommes de terre et surtout de la kacha, cette bouillie de sarrasin qui figure à tous les repas sur la table des Russes pauvres et quelquefois sur celle de Parisiens aisés, comme moi qui me flatte de bien la préparer. Le saucisson est un luxe rare, Édouard en raffole au point qu’il rêve, quand il sera grand, d’être charcutier. Pas de chiens, pas de chats, pas d’animaux domestiques : on les mangerait ; en revanche, les rats abondent. Vingt millions de Russes sont morts à la guerre, mais vingt millions aussi affrontent l’après-guerre sans toit. La plupart des enfants n’ont plus de père, la plupart des hommes encore vivants sont invalides. On croise à chaque coin de rue des manchots, des unijambistes, des culs-de-jatte. On voit partout aussi des bandes d’enfants livrés à eux-mêmes, enfants de parents morts à la guerre ou d’ennemis du peuple, enfants affamés, enfants voleurs, enfants assassins, enfants retournés à l’état sauvage, se déplaçant en hordes dangereuses, et au bénéfice desquels l’âge de la responsabilité criminelle, c’est-à-dire de la peine de mort, a été abaissé à douze ans.
 
 
 
Le petit garçon admire son père. Il aime, le samedi soir, le regarder graisser son arme de service, il aime le voir revêtir son uniforme, et rien ne le rend plus heureux que d’être autorisé à cirer ses bottes. Il y plonge son bras, jusqu’à l’épaule, étale le cirage avec soin, utilise à chaque étape de l’opération des brosses et des chiffons spéciaux, tout un matériel qui, quand Veniamine part en mission, occupe la moitié de sa valise, et que son fils déballe, remballe, entretient, en attendant le jour glorieux où il aura le même. Les seuls hommes à ses yeux dignes de ce nom sont les militaires, et les seuls enfants fréquentables les enfants de militaires. Il n’en connaît pas d’autres : les familles d’officiers et de sous-officiers qui habitent l’immeuble du NKVD, rue de l’Armée-Rouge, se fréquentent entre elles et tiennent en faible estime les pékins, créatures geignardes et indisciplinées qui s’arrêtent sans prévenir au milieu des trottoirs, forçant à rectifier sa trajectoire le soldat qui marche, lui, au pas réglementaire, égal et énergique : six kilomètres à l’heure, Edouard jusqu’à la fin de ses jours marchera ainsi.
 
Pour endormir les enfants, rue de l’Armée-Rouge, on leur raconte des histoires de cette guerre que les Russes n’appellent pas comme nous la Seconde Guerre mondiale mais la Grande Guerre patriotique, et leurs rêves sont remplis de tranchées qui s’éboulent, de chevaux morts, de camarades de combat dont la tête est emportée devant soi par un éclat d’obus. Ces histoires exaltent Edouard. Cependant, il remarque que quand sa mère les lui raconte son père semble un peu embarrassé. Il n’y est jamais question de lui ni de ses exploits, mais de ceux de son oncle, le frère de Raïa, et le petit garçon n’ose pas demander : « Mais toi, papa, tu y es allé aussi, à la guerre? Tu t’es battu? »
 
Non, il ne s’est pas battu. La plupart des hommes de son âge ont vu la mort en face. La guerre, écrira plus tard son fils, les a mordus entre ses dents comme une pièce douteuse et ils savent, pour n’avoir pas plié, qu’ils ne sont pas de la fausse monnaie. Son père, non. Il n’a pas vu la mort en face. Il a fait la guerre à l’arrière et sa femme manque rarement une occasion de le lui rappeler.
 
 
 
Elle est dure, imbue de son rang, ennemie de tout attendrissement. Elle prend toujours contre son petit garçon le parti de ses adversaires. Si on l’a battu, elle ne le console pas mais félicite l’agresseur : ainsi deviendra-t-il un homme, pas une femmelette. Un des premiers souvenirs d’Edouard est d’avoir, à cinq ans, souffert d’une grave otite. Du pus coulait de ses oreilles, il est resté sourd plusieurs semaines. Sur le chemin du dispensaire, où sa mère l’a emmené, il fallait traverser la voie du chemin de fer. Il a vu sans l’entendre le train qui s’approchait, la fumée, la vitesse, le monstre de métal noir, et soudain éprouvé la peur irraisonnée qu’elle veuille le jeter sous les roues. Il s’est mis à crier : « Maman ! Maman chérie ! Ne me jette pas sous les roues ! S’il te plaît, ne me jette pas sous les roues !» Il insiste dans son récit sur l’importance du « s’il te plaît », comme si cette politesse seule avait dissuadé sa mère de son funeste projet.
 
 
 
Quand je l’ai connu à Paris, trente ans plus tard, Edouard aimait bien dire que son père était tchékiste, parce qu’il savait que cela jetait un froid. Une fois qu’il en avait joui, il se moquait de nous : « Arrêtez de vous faire un film d’épouvante, mon père était l’équivalent d’un gendarme, rien de plus. »
 
Rien de plus, vraiment?
 
Juste après la Révolution, au temps de la guerre civile, Trotski, commandant l’Armée rouge, a été obligé d’y incorporer des éléments issus de l’armée impériale, militaires de métier, spécialistes des armes mais « spécialistes bourgeois », comme tels peu sûrs, et il a créé pour les contrôler, contresigner leurs ordres, les abattre s’ils bronchaient, un corps de commissaires politiques. Ainsi est né le principe de la « double administration », reposant sur l’idée que, pour une tâche à accomplir, il faut au moins deux hommes : celui qui l’accomplit et celui qui s’assure qu’il l’accomplit conformément aux principes marxistes-léninistes. De l’armée, ce principe s’est étendu à la société tout entière, et on s’est aperçu au passage qu’il fallait un troisième homme pour surveiller le second, un quatrième pour surveiller le troisième et ainsi de suite.
 
Veniamine Savenko est un modeste rouage de ce système paranoïaque. Son travail est de surveiller, de contrôler, de rendre compte. Cela n’implique pas forcément, là-dessus Édouard a raison, des actes de répression terribles. On a vu que, simple soldat du NKVD pendant la guerre, il l’a faite comme planton devant une usine. Promu en temps de paix au grade modeste de sous-lieutenant, il exerce la fonction de nacht-kluba, qu’on pourrait traduire par « patron de boîte de nuit » mais qui, dans le cadre où il évolue, consiste à animer les loisirs et la vie culturelle du soldat, en organisant par exemple des soirées dansantes pour la Journée de l’Armée soviétique. Cette fonction lui va bien : il joue de la guitare, il aime chanter, à sa façon il a du goût pour les choses raffinées. Il se fait même les ongles au vernis transparent : un vrai dandy, ce sous-lieutenant Savenko, et qui aurait pu, estime rétrospectivement son fils, avoir une vie plus intéressante s’il avait eu le courage de secouer la sévère autorité de sa femme.
 
 
 
Le nightclubbing version NKVD, où Veniamine s’épanouit relativement, ne dure hélas pas car il se fait piquer la place par un certain capitaine Lévitine, qui devient sans le savoir l’ennemi juré des Savenko et, dans la mythologie intime d’Edouard, une figure essentielle : l’intrigant qui travaille moins bien mais réussit mieux que vous, dont l’insolence et la veine de cocu vous humilient, et ne vous humilient pas seulement devant les chefs mais aussi, ce qui est plus grave, devant votre famille, en sorte que votre petit garçon, tout en professant loyalement le mépris des siens à l’endroit de Lévitine, ne peut, même s’il s’en veut, s’empêcher de penser en secret que son père est un peu besogneux, un peu minable, et que le fils de Lévitine a de la chance, tout de même. Edouard développera plus tard une théorie selon laquelle chacun, dans sa vie, a un capitaine Lévitine. Le sien fera bientôt son apparition dans ce livre, sous les traits du poète Joseph Brodsky.
 
 
 
3
 
Il a dix ans quand Staline meurt, le 5 mars 1953. Ses parents et les gens de leur génération ont passé dans son ombre leur vie entière. À toutes les questions qu’ils se posaient, il avait la réponse, laconique et bourrue, ne laissant aucune place au doute. Ils se rappellent les jours d’effroi et de deuil qui ont suivi l’attaque allemande de 1941, et celui où, sortant de sa prostration, il a parlé à la radio. S’adressant aux hommes et aux femmes de son peuple, il ne les a pas appelés « camarades », il les a appelés « mes amis ». « Mes amis » : ces mots-là, si simples, si familiers, ces mots dont on avait oublié la chaleur et qui dans l’immense catastrophe caressaient l’âme, ont compté pour les Russes autant que pour nous ceux de Churchill et de Gaulle. Tout le pays porte le deuil de celui qui les a prononcés. Les enfants des écoles pleurent parce qu’ils ne peuvent pas donner leur vie pour prolonger la sienne. Edouard pleure comme les autres.
 
C’est alors un gentil petit garçon, sensible, un peu souffreteux, qui aime son père, craint sa mère, et leur donne entière satisfaction. Délégué du soviet des Pionniers de sa classe, il est chaque année inscrit au tableau d’honneur, comme il sied à un fils d’officier. Il lit beaucoup. Ses auteurs préférés sont Alexandre Dumas et Jules Verne, tous deux très populaires en Union soviétique. Par ce trait, nos enfances si différentes se ressemblent. J’ai eu comme lui pour modèles les Mousquetaires et le comte de Monte-Cristo. J’ai rêvé de devenir trappeur, explorateur, marin ― plus précisément, harponneur de baleines, à l’instar de Ned Land que jouait Kirk Douglas dans le film adapté de Vingt mille lieues sous la mer. Les pectoraux moulés dans un maillot à rayures, tatoué, gouailleur, jamais démonté, il dominait de sa puissance physique le professeur Arronax et même le ténébreux capitaine Nemo. Ces trois figures s’offraient à l’identification : le savant, le rebelle, l’homme d’action qui était aussi un homme du peuple, et s’il n’avait tenu qu’à moi, c’est celui-ci que j’aurais voulu être. Mais il ne tenait pas qu’à moi. Mes parents m’ont tôt fait comprendre que non, harponneur de baleines, ça ne serait pas possible, qu’il valait mieux être un savant ― je n’ai pas le souvenir que la troisième option, le rebelle, ait été à l’époque discutée -, et cela d’autant plus que je souffrais d’une forte myopie : allez harponner des baleines avec des lunettes !
 
J’ai dû en porter dès l’âge de huit ans. Edouard aussi, mais il en a souffert plus que moi. Car lui, ce que ce handicap lui fermait n’était pas une carrière chimérique mais bien celle à laquelle il était normalement destiné. L’oculiste qui l’a examiné a laissé peu d’espoir à ses parents : avec une aussi mauvaise vue, leur fils avait toutes chances d’être réformé.
 
 
 
Ce diagnostic, pour lui, est une tragédie. Il n’a jamais envisagé d’être autre chose qu’officier, et on lui apprend qu’il ne fera même pas son service militaire, qu’il est condamné à devenir ce qu’on lui a dès son plus jeune âge appris à mépriser : un pékin.
 
C’est peut-être ce qu’il serait devenu si l’immeuble abritant les officiers du NKVD n’avait été démoli, ses habitants dispersés et les Savenko relogés dans la cité nouvelle de Saltov, à la périphérie lointaine de Kharkov. Saltov, ce sont des rues qui se coupent à angle droit mais qu’on n’a pas eu le temps ou les moyens de goudronner, et des cubes de béton à quatre étages, fraîchement construits et déjà dégradés, où vivent les ouvriers de trois usines, respectivement appelées la Turbine, le Piston, enfin la Faucille et le Marteau. On est en Union soviétique, où il n’est en principe pas dévalorisant d’être prolétaire, cependant la plupart des hommes de Saltov sont alcooliques et illettrés, la plupart de leurs enfants quittent l’école à quinze ans pour travailler à l’usine ou plus souvent traîner dans la rue, se soûler et se foutre sur la gueule, et on ne voit pas comment, même dans la société sans classes, les Savenko pourraient percevoir cet exil autrement que comme un déclassement. Raïa, dès le premier jour, regrette amèrement la rue de l’Armée-Rouge, la communauté d’officiers fiers d’appartenir à la même caste, les livres qu’on s’échangeait, les soirées où, la veste d’uniforme déboutonnée sur la chemise blanche, les maris faisaient danser leurs jeunes épouses sur des disques de fox-trot ou de tango confisqués en Allemagne. Elle accable Veniamine de reproches, lui cite l’exemple de camarades plus habiles qui ont monté de trois grades dans le temps où lui passait laborieusement de sous-lieutenant à lieutenant et obtenu de vrais appartements dans le centre-ville alors qu’ils doivent, eux, se contenter d’une chambre pour trois dans cette affreuse banlieue où personne ne lit ni ne danse le fox-trot, où une femme distinguée n’a personne à qui parler et où après chaque pluie les rues débordent de boue noirâtre. Elle ne va pas jusqu’à dire qu’elle aurait mieux fait d’épouser un capitaine Lévitine mais elle le pense très fort, et le petit Edouard, qui a tant admiré son père, ses bottes, son uniforme et son pistolet, commence à le prendre en pitié, à le trouver honnête et un peu con. Ses nouveaux camarades ne sont pas des fils d’officiers mais de prolos, et ceux qui parmi eux lui plaisent ne veulent pas devenir prolos, comme leurs parents, mais voyous. Cette carrière, comme l’armée, comporte un code de conduite, des valeurs, une morale, qui l’attirent. Il ne veut plus ressembler à son père quand il sera grand. Il ne veut pas d’une vie honnête et un peu conne, mais d’une vie libre et dangereuse : une vie d’homme.
 
 
 
Il fait dans ce sens un pas décisif le jour où il se bat avec un garçon de sa classe, un gros Sibérien nommé Ioura. En fait, il ne se bat pas avec Ioura, c’est Ioura qui le bat comme plâtre. On le ramène chez lui sonné et couvert d’ecchymoses. Fidèle à ses principes de stoïcisme militaire, sa mère ne le plaint pas, ne le console pas, elle donne raison à Ioura et c’est très bien ainsi, estime-t-il, car ce jour-là sa vie change. Il comprend une chose essentielle, c’est qu’il y a deux espèces de gens : ceux qu’on peut battre et ceux qu’on ne peut pas battre, et ceux qu’on ne peut pas battre, ce n’est pas qu’ils sont plus forts ou mieux entraînés, mais qu’ils sont prêts à tuer. C’est cela, le secret, le seul, et le gentil petit Edouard décide de passer dans le second camp : il sera un homme qu’on ne frappe pas parce qu’on sait qu’il peut tuer.
 
 
 
Veniamine, depuis qu’il n’est plus nacht-kluba, part souvent en mission, pour plusieurs semaines. En quoi consistent au juste ces missions, ce n’est pas clair, Edouard, qui commence à mener sa propre vie, s’y intéresse peu mais, un jour où Raïa lui dit qu’elle compte sur lui pour le dîner parce que son père rentre de Sibérie, l’idée lui vient d’aller à sa rencontre.
 
Selon une habitude qu’il ne perdra jamais, il est arrivé en avance. Il attend. Enfin le train Vladivostok-Kiev entre en gare. Les passagers descendent, se dirigent vers la sortie, il s’est placé de telle sorte qu’il ne peut en manquer aucun mais Veniamine ne paraît pas. Edouard se renseigne, se fait confirmer l’heure du train, sur quoi on peut se tromper d’autant plus facilement qu’entre Vladivostok et Leningrad il y a onze fuseaux horaires et que dans toutes les gares les départs et arrivées des trains sont indiqués à l’heure de Moscou ― c’est toujours le cas aujourd’hui, au voyageur de calculer le décalage. Déçu, il traîne le long des quais, d’une plate-forme à l’autre, dans le vacarme réverbéré par les immenses verrières de la gare. Il se fait houspiller par les vieilles bonnes femmes en fichu et bottines de feutre qui essayent de vendre aux voyageurs leurs seaux de concombres et d’airelles. Il traverse des voies de garage, atteint le secteur réservé au déchargement du fret. Et c’est là, dans un coin isolé de la gare, entre deux convois à l’arrêt, qu’il surprend ce spectacle : des hommes en civil, menottés, le visage hagard, descendent sur une planche d’un wagon de marchandises ; des soldats en capote, baïonnette au canon, les poussent sans ménagement dans un camion noir sans fenêtre. Un officier dirige l’opération. Il tient dans une main une liasse de papiers maintenue sur une planchette par une pince métallique, l’autre repose sur l’étui de son pistolet. Il fait l’appel des noms, d’une voix sèche.
 
Cet officier, c’est son père.
 
Edouard reste caché jusqu’à ce que le dernier prisonnier soit monté dans le camion. Puis il rentre chez lui, troublé et honteux. De quoi a-t-il honte ? Pas de ce que son père prête main-forte à un système de répression monstrueux. Il n’a aucune idée de ce système, jamais entendu le mot « Goulag ». Il sait qu’il existe des prisons et des camps où on enferme les délinquants et n’y voit rien à redire. Ce qui se passe, qu’il comprend mal et qui explique son trouble, c’est que son système de valeurs est en train de changer. Quand il était enfant, il y avait d’un côté les militaires, de l’autre les pékins, et même s’il n’avait pas vu le feu son père en tant que militaire méritait le respect. Dans le code des garçons de Saltov, qu'il est en train d’intégrer, il y a d’un côté les voyous, de l’autre les flics, et voici qu’au moment où il choisit le camp des voyous il découvre que son père n’est pas tant militaire que flic, et de la catégorie la plus subalterne : garde-chiourme, maton, petit fonctionnaire de l’ordre.
 
 
 
La scène a une suite, nocturne. Dans l’unique pièce qu’occupe la famille, le lit d’Édouard est au pied de celui de ses parents. Il n’a pas le souvenir de les avoir jamais entendus faire l’amour, mais il a celui d’une conversation à voix basse, alors qu’on le croit endormi. Déprimé, Veniamine raconte à Raïa qu’au lieu d’accompagner des condamnés d’Ukraine en Sibérie, comme il le fait d’ordinaire, il en a ramené dans l’autre sens, tout un contingent qui doit être fusillé. Cette alternance a été instituée pour ne pas trop démolir le moral des gardiens de camp : une année on fusille tous les condamnés à mort d’Union soviétique dans une prison, l’année suivante dans une autre. J’ai en vain cherché trace de cette improbable coutume dans des livres sur le Goulag mais, même si Edouard a mal compris ce que disait son père, il est certain que les hommes que celui-ci appelait par leur nom à leur sortie du wagon et cochait sur sa liste à leur entrée dans le camion allaient à la mort. L’un d’entre eux, raconte toujours Veniamine à sa femme, lui a fait une impression très forte. Son dossier porte le code signifiant « particulièrement dangereux ». C’est un homme jeune, toujours calme et poli, parlant un russe élégant et qui, dans sa cellule ou dans le wagon de marchandises, se débrouille pour faire chaque jour sa gymnastique. Ce condamné à mort stoïque et distingué devient pour Edouard un héros. Il se prend à rêver de lui ressembler un jour, d’aller en prison lui aussi, d’en imposer non seulement à de pauvres bougres de flics sous-payés comme son père mais aux femmes, aux voyous, aux vrais hommes ― et comme tout ce qu’il a rêvé de faire enfant, il le fera.
 
 
 
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Partout où il va, il est le plus jeune, le plus petit, le seul à porter des lunettes, mais il a toujours dans sa poche un couteau à cran d’arrêt dont la lame dépasse la largeur de sa paume, ce qui mesure la distance entre la poitrine et le cœur et signifie qu’avec, on peut tuer. De plus, il sait boire. Ce n’est pas son père qui le lui a appris mais un voisin, ancien prisonnier de guerre. En fait, dit le prisonnier de guerre, boire ne s’apprend pas : il faut être né avec un foie en acier, et c’est le cas d’Édouard. Néanmoins, il y a quelques trucs : s’enfiler un petit verre d’huile pour graisser les tuyaux avant une beuverie (on me l’a appris à moi aussi : ma mère le tenait d’un vieux prêtre sibérien) et ne pas manger en même temps (on m’a appris le contraire, je livre donc le conseil avec circonspection). Fort de ces dons innés et de cette technique, Edouard peut descendre un litre de vodka à l’heure, à raison d’un grand verre de 250 grammes tous les quarts d’heure. Ce talent de société lui permet d’épater jusqu’aux Azéris qui viennent de Bakou vendre des oranges sur le marché et de gagner des paris qui lui font de l’argent de poche. Il lui permet aussi de tenir ces marathons d’ivrognerie que les Russes appellent zapoï.
 
Zapoï est une affaire sérieuse, pas une cuite d’un soir qu’on paye, comme chez nous, d’une gueule de bois le lendemain. Zapoï, c’est rester plusieurs jours sans dessoûler, errer d’un lieu à l’autre, monter dans des trains sans savoir où ils vont, confier ses secrets les plus intimes à des rencontres de hasard, oublier tout ce qu’on a dit et fait : une sorte de voyage. C’est ainsi qu’une nuit, parce qu’ils ont commencé à picoler et se trouvent à court de carburant, Édouard et son meilleur ami Kostia décident de cambrioler un magasin d’alimentation. À quatorze ans, Kostia qu’on surnomme le Chat a déjà séjourné pour vol à main armée dans une colonie pénitentiaire pour mineurs. C’est du haut de cette autorité qu’il enseigne à son disciple Édouard la règle d’or du cambrioleur : « Agis avec courage et détermination, sans attendre que les conditions idéales soient réunies car les conditions idéales n’existent pas. » On regarde rapidement, à gauche, à droite, si personne ne passe dans la rue. On enveloppe son poing dans le blouson roulé en boule. D’un coup sec, on fait péter le carreau de la fenêtre du sous-sol, et voilà, on est dans la place. Il fait sombre, pas question d’allumer. On rafle autant de bouteilles de vodka que peuvent en contenir les sacs à dos, puis on fracture le tiroir-caisse. Vingt roubles seulement, une vraie misère. Il y a bien dans le bureau du directeur un coffre-fort, mais allez ouvrir un coffre-fort au couteau. Kostia essaye quand même et, pendant qu’il s’escrime, Édouard cherche ce qu’il pourrait piquer d’autre. À la patère, derrière la porte, un pardessus à col d’astrakan : allez, ça peut se revendre. Au fond d’un tiroir, une bouteille entamée de cognac arménien, certainement la réserve personnelle du directeur qui ne vend pas ce genre d’alcool à ses prolos de clients. Dans la sociologie personnelle d’Édouard, les commerçants sont tous des malfrats mais il faut reconnaître qu’ils savent ce qui est bon. Soudain, des voix, un bruit de pas, tout proche. La peur lui vrille les intestins. Il baisse sa culotte, s’accroupit en relevant les pans du manteau volé et lâche un jet de merde bien liquide. Fausse alerte.
 
Un peu plus tard, une fois sortis par le même chemin qu’ils sont entrés, les deux garçons s’arrêtent sur une de ces lugubres aires de jeux qu’aiment tant les concepteurs de cités prolétariennes. Assis dans le sable sale et humide, au pied d’un toboggan si rouillé que les parents évitent d’y amener les petits de peur qu’ils n’attrapent le tétanos, ils assèchent au goulot la bouteille de cognac et, après en avoir eu un peu honte, Édouard finit par se vanter d’avoir chié dans le bureau du directeur. « Je te parie, dit Kostia, que ce salaud va profiter du cambriolage pour déclarer comme volé du fric qu’il a détourné, lui. » Plus tard encore, ils vont chez Kostia dont la mère, veuve de guerre, proteste et se lamente quand ils s’enferment dans sa chambre pour continuer à boire. « Ta gueule, vieille chienne, répond élégamment son fils à travers la porte, sinon mon copain Ed va sortir t’enculer ! »
 
 
 
Après avoir bu toute la nuit, les deux garçons apportent les bouteilles qui restent chez Slava qui, depuis que ses parents ont été envoyés en camp pour délits économiques, vit avec son grand-père dans une cahute au bord de la rivière. Outre Édouard et Kostia, il y a cet après-midi chez Slava un type plus vieux, Gorkoun, qui a des dents en métal, les bras tatoués, parle peu, et dont Slava annonce avec fierté qu’il a passé la moitié de ses trente ans à la Kolyma. Les camps de travail de la Kolyma, à l’extrémité orientale de la Sibérie, sont réputés être les plus durs de tous et y avoir purgé trois tranches de cinq ans, c’est aux yeux des garçons comme être trois fois héros de l’Union soviétique : respect. Les heures s’écoulent lentement, à raconter des conneries, disperser d’une main molle les nuages de moustiques qui volettent en juillet au-dessus de la rivière ensablée, lamper de la vodka tiède en mangeant de petits morceaux de lard que Gorkoun découpe avec son couteau sibérien. Tous les quatre sont ivres, mais ils ont dépassé les pentes ascendante et descendante typiques de la première journée d’ivresse, atteint cette hébétude sombre et têtue qui permet au zapoï de prendre son rythme de croisière. La nuit tombant, ils décident d’aller traîner au parc de Krasnozavodsk où se rassemble le samedi soir la jeunesse de Saltov.
 
Là, ça ne rate pas, il y a de la baston, et la vérité est qu’Édouard et ses potes l’ont cherchée. Ça commence sur la piste de danse, en plein air. Gorkoun invite une fille à danser. La fille, une rouquine à gros seins et robe à fleurs, refuse parce que Gorkoun pue vraiment trop l’alcool et qu’il a l’air de ce qu’il est : un zek, comme on appelle en russe les bagnards. Édouard, pour se faire bien voir de Gorkoun, s’approche de la fille, sort son couteau qu’il pointe sur un de ses gros seins et appuie légèrement. En essayant de prendre une voix d’homme, il dit : « Je compte jusqu’à trois, si à trois tu ne vas pas danser avec mon ami... » C’est un peu plus tard, dans un coin sombre du parc, que les copains de la rouquine leur tombent dessus. La bagarre se transforme en débandade quand la police rapplique. Kostia et Slava parviennent à fuir, les flics rattrapent Gorkoun et Édouard. Ils les jettent à terre, commencent à leur botter les côtes et, méthodiquement, à leur écraser les mains : l’intérêt d’écraser les mains, c’est qu’après elles ne peuvent plus tenir d’armes. Édouard, à l’aveuglette, lance des coups de couteau, lacère le pantalon et un peu le mollet d’un policier. Tous les autres le tabassent jusqu’à ce qu’il perde connaissance.
 
 
 
Il revient à lui en cellule, dans la puanteur propre à tous les postes de police du monde ― il en connaîtra beaucoup d’autres. Le commandant du poste, qui l’interroge, est un homme étonnamment poli, mais il ne lui cache pas que l’agression à main armée d’un policier pourrait lui valoir la peine de mort s’il était majeur et, comme il ne l’est pas, cinq ans au moins de colonie pénitentiaire. Est-ce qu’une adolescence sous les barreaux l’aurait brisé, ramené dans le rang, ou n’aurait-elle été dans sa vie d’aventurier qu’un épisode de plus? Il y a échappé, en tout cas, car au nom de Savenko le commandant hausse les sourcils, demande s’il est bien le fils du lieutenant Savenko, du NKVD, et comme le lieutenant Savenko est un de ses anciens camarades il arrange l’affaire, enterre le dossier concernant le coup de couteau et, au lieu de cinq ans, Édouard écope juste de quinze jours. En principe il devrait les passer à ramasser des ordures mais il est trop contusionné pour bouger, alors on le laisse en cellule avec Gorkoun qui, mis en confiance par la ferveur de cet adolescent, devient loquace et deux semaines durant le régale d’histoires de la Kolyma.
 
 
 
Il va de soi que si Gorkoun a été là-bas, c’est pour des crimes de droit commun, sinon il ne s’en vanterait pas auprès de garçons comme Édouard et ses amis qui, contrairement à nous, ne portent aucun respect aux prisonniers politiques. Sans en connaître, ils les tiennent soit pour des intellectuels pontifiants, soit pour des crétins qui se sont fait coffrer sans même savoir pourquoi. Les bandits, en revanche, sont des héros, et particulièrement cette aristocratie du banditisme qu’on appelle vory v zakonié, les voleurs dans la loi. Il n’y en a pas à Saltov, où ne sévissent que de petits délinquants, Gorkoun lui-même ne prétend pas en être un, mais il en a connu au camp et ne se lasse pas de conter leurs hauts faits, en mettant sur le même plan et présentant comme dignes d’une égale admiration des actes de folle bravoure et de bestiale cruauté. Pourvu qu’un bandit soit honnête, c’est-à-dire observe les lois de son clan, pourvu qu’il sache tuer et mourir, Gorkoun ne voit que panache et distinction morale à ce qu’il joue aux cartes la vie d’un compagnon de baraque et, la partie finie, le saigne comme un goret, ou en entraîne un autre dans une tentative d’évasion avec le dessein de le manger quand les vivres manqueront au milieu de la taïga. Édouard écoute Gorkoun avec dévotion, admire ses tatouages, se fait initier à leurs arcanes. Car chez les bandits russes et particulièrement sibériens, on ne se fait pas tatouer n’importe quoi n’importe où ni n’importe comment. Les figures et leur emplacement indiquent avec précision le rang dans la hiérarchie criminelle, on conquiert à mesure qu’on gravit les échelons le droit d’en recouvrir progressivement le corps, et malheur au frimeur qui usurpe ce droit : celui-là, on l’écorche, on se fait des gants avec sa peau.
 
 
 
Les derniers jours de son emprisonnement, Édouard fait un constat qui le remplit d’une jouissance étrange, une sorte de plénitude dont la recherche va devenir une constante de sa vie. Il est entré en prison en admirant Gorkoun et en rêvant d’être un jour comme lui. Il en sort convaincu, c’est ce qui l’exalte, que Gorkoun n’est pas si admirable que ça et que lui, Édouard, ira beaucoup plus loin. Avec ses années de camp et ses tatouages, Gorkoun peut un moment faire illusion devant des adolescents provinciaux, mais à le fréquenter un peu on s’aperçoit qu’il parle des grands bandits comme le tout petit bandit qu’il est, sans se comparer à eux, sans imaginer un instant qu’il pourrait être à leur place, un peu comme ce pauvre couillon de Veniamine parle des hauts gradés. Il y a de l’humilité et de la candeur dans cette façon de se tenir à sa place, mais cette humilité, cette candeur, ce n’est pas pour Édouard, qui pense que c’est bien d’être un criminel, qu’il n’y a même rien de mieux, mais qu’il faut viser haut : être un roi du crime, pas un second couteau.

продолжение
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berlin
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