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Не всё об Эдуарде Лимонове...
Ich bin weder Politiker noch Philosoph. Ich bin Schriftsteller...
Emmanuel Carrère LIMONOV (часть третья)  
10th-Nov-2011 03:55 pm



Emmanuel Carrère
LIMONOV


III. New York, 1975―1980

1

Un Français arrivant pour la première fois à New York n’est pas surpris ou, s’il l’est, c’est que la ville soit si semblable à ce qu’il en a vu dans les films. Pour eux, enfants de la guerre froide et d’un pays où sont proscrits les films américains, toute cette imagerie est nouvelle : la vapeur montant des bouches d’aération; les escaliers de métal accrochés comme des araignées au flanc des immeubles de brique noircie; les enseignes lumineuses qui se chevauchent sur Broadway; la skyline vue d’une pelouse de Central Park; l’animation incessante ; les sirènes des voitures de police ; les taxis jaunes, les cireurs de chaussures noirs ; les gens qui parlent tout seuls en marchant dans la rue, sans que personne intervienne pour y mettre bon ordre. Quand on vient de Moscou, c’est comme si on passait d’un film en noir et blanc à un film en couleurs.

Les premiers jours, ils arpentent Manhattan, se tenant par la main, se tenant par la taille, regardant avidement autour d’eux, au-dessus d’eux, puis se regardant l’un l’autre, éclatant de rire et s’embrassant, encore plus avidement. Ils ont acheté un plan de la ville, dans une librairie comme ils n’en ont jamais vu : au lieu d’être sous clé, derrière des comptoirs, comme des boutons dans une mercerie, les livres y sont à portée de main. On peut les ouvrir, les feuilleter, on peut même les lire sans être obligé de les acheter. Quant au plan, sa fiabilité les stupéfie : s’il annonce que la seconde rue à droite est St Mark’s Place, eh bien c’est St Mark’s Place, chose inconcevable en Union soviétique où les plans de villes, quand on en trouve, sont immanquablement faux, soit parce qu’ils datent de la dernière guerre, soit parce qu’ils anticipent sur de grands travaux et montrent la cité comme on espère qu’elle sera dans quinze ans, soit par pure volonté d’égarer le visiteur, toujours plus ou moins suspect d’espionnage. Ils marchent, entrent dans des magasins de fringues beaucoup trop chères, dans des diners, dans des fast-foods, dans de petits cinémas à double programme dont certains projettent des films pornos, et cela aussi les enchante. Elle mouille dans le fauteuil à côté de lui, le lui dit, il la branle. Quand les lumières se rallument, ils découvrent autour d’eux le public de solitaires que les gémissements d’Elena ont dû exciter davantage que le film, et lui, Édouard, crève de fierté d’avoir une femme si belle, d’être envié par ces pauvres types, de n’être pas venu dans ce lieu poussé comme eux par la misère sexuelle mais par le goût des expériences curieuses et exotiques qui caractérise le vrai libertin.

Elle parlait un petit peu anglais en quittant Moscou, lui pas un mot, il ne déchiffre que l’alphabet cyrillique, mais au cours des deux mois qu’ils ont passés, à Vienne, dans un centre de transit pour émigrants où ils rusaient sans cesse pour ne pas se retrouver dans la file en partance pour Israël, ils se sont dégrossis tous les deux, baragouinant le broken english dont se contentent, en fait, énormément d’étrangers à New York. Et puis ils sont beaux, jeunes, amoureux, on a envie de leur sourire et de les aider. Lorsqu’ils marchent, enlacés, dans une rue enneigée de Greenwich Village, ils ont conscience de ressembler à Bob Dylan et sa petite amie sur la pochette du disque où il y a la chanson Blowin’ in the Wind. Ce disque, à Kharkov, était le plus précieux trésor de la collection de Kadik. Vu le soin qu’il en prenait, il doit l’avoir encore et quelquefois, au retour de l’usine le Piston, l’écouter en cachette de sa Lydia. Pense-t-il à son audacieux ami Eddy, parti au-delà des mers ? Bien sûr qu’il y pense, qu’il y pensera toute sa vie, avec admiration et amertume. Pauvre Kadik, pense Édouard, et plus il pense à Kadik, à tous ceux qu’il a laissés derrière lui, à Saltov, à Kharkov, à Moscou, plus il bénit le ciel d’être lui-même.

.

Ils ont deux adresses : celle de Tatiana Liberman, l’amie et ex-rivale de Lili Brik, et celle de Brodsky, que dans le petit monde de l'underground on donne en guise de viatique à tous les émigrants en partance pour New York comme à un pauvre paysan breton ou auvergnat rêvant de tenter sa chance à Paris on donne celle d’un cousin qui passe pour y avoir réussi. C’est que Brodsky, expulsé trois ans plus tôt, est devenu la coqueluche de toute la haute nomenklatura intellectuelle de l’Ouest, d’Octavio Paz à Susan Sontag. Il a beaucoup fait pour ouvrir les yeux de ses nouveaux amis ― encore compagnons de route, pour la plupart, de leurs partis communistes respectifs ― sur la réalité du régime soviétique, et même l’arrivée en fanfare de Soljénitsyne n’a pas affaibli sa position, car Soljénitsyne est d’un commerce rébarbatif alors que Brodsky, sous ses airs de professeur Nimbus, s’est révélé le roi de la causerie poétique et de l’amitié avec les grands de ce monde. L’entretien avec lui, comme avec Jorge Luis Borges, est devenu un genre littéraire à part entière. Le légendaire restaurant Russian Samovar de la 52e rue, à Manhattan, s’enorgueillit aujourd’hui encore de son parrainage. Les émigrés russes de New York l’appellent respectueusement natchalnik, le patron ― comme les tchékistes, soit dit en passant, appelaient Staline.

Il ne se rappelait plus bien, au téléphone, qui était Édouard ― on lui en envoie tant, de ces Russes qui ne parlent même pas anglais... ―, mais il lui a donné rendez-vous dans un salon de thé de l’East Village, lieu douillet, aux lumières tamisées, prétendant à un charme Mitteleuropa et propice aux longues discussions sur la littérature, du genre préfères-tu Dostoïevski ou Tolstoï, Akhmatova ou Tsvetaeva, qui constituent son sport favori. Tout comme les appartements de vieux intellectuels moscovites, c’est le genre d’endroit que déteste notre Limonov, et les choses ne s’arrangent pas quand il découvre qu’on n’y sert pas d’alcool. Heureusement, Elena est venue avec lui. Brodsky aime les jolies femmes, elle lui fait du charme ― sans se forcer, reconnaît-elle ensuite ―, et ils se mettent à parler tous les deux, de plus en plus détendus. Édouard, sur la touche, observe le poète. Ses cheveux roux en désordre tirent déjà sur le gris, il fume et tousse beaucoup. On le dit de santé fragile, malade du cœur. Difficile de croire qu’il n’a pas quarante ans, on lui en donnerait quinze de plus et, bien qu’étant de peu son cadet, Édouard se sent devant lui assigné au rôle de l’enfant turbulent face au vieux sage. Un vieux sage malicieux d’ailleurs, amical, beaucoup plus abordable qu’à Moscou, mais on devine derrière cette bonhomie une condescendance d’homme arrivé et qui sait qu’une vague a beau chasser l’autre, les nouveaux venus devront ramer longtemps, sur leur canot de sauvetage, avant de lui prendre sa cabine de première.

« L’Amérique, tu sais, c’est la jungle, dit en se tournant enfin vers Édouard cet ennemi juré du cliché. Pour survivre ici, il faut un cuir d’éléphant. Moi, j’ai un cuir d’éléphant. Toi, je n’en suis pas sûr. » Vieil enculé, pense Édouard, sans cesser de sourire avec bénignité. Il attend la suite : les tuyaux, les contacts, et cela vient sans qu’il soit nécessaire de demander. Il faut un gagne-pain à Édouard : puisqu’il sait écrire, qu’il aille voir Moïse Borodatikh, le rédacteur en chef du Rousskoié Diélo, un quotidien en russe pour émigrés. « Pas le genre, ironise Brodsky, à sortir des scoops sur le Watergate, mais le temps d’apprendre l’anglais, ça pourra te dépanner. » Et puis, si l’occasion se présente, il emmènera Édouard et Elena chez ses amis Liberman, ils y rencontreront du monde...

C’est bien vague, comme invitation. Édouard ne résiste pas au plaisir de dire qu’ils ont déjà de leur côté un contact avec les Liberman, et même qu’ils vont la semaine prochaine à une party chez eux. Un blanc, puis : « On s’y verra, alors », conclut gaiement Brodsky.



La party chez les Liberman, il faudrait idéalement la raconter comme le bal au château de la Vaubyessard dans Madame Bovary, sans omettre une petite cuiller ni une source d’éclairage. J’aimerais savoir faire ça, je ne sais pas. Disons juste que la scène se passe dans un penthouse immense de l’Upper East Side, que la liste des invités dose dans des proportions idéales fortune, pouvoir, beauté, gloire et talent, bref qu’on est dans les pages mondaines de Vogue et qu’Elena et Édouard, sitôt introduits par le maître d’hôtel, pensent, la première que le but de sa vie, désormais, est de se faire une place dans ce monde, le second que le sien est de le réduire en cendres. Il n’empêche : avant de le réduire en cendres, c’est intéressant de le voir de près, et jouissif de se dire que, venu de Saltov, on est arrivé là. Personne, à Saltov, n’a jamais vu ni ne verra jamais un intérieur pareil. Personne, parmi les invités des Liberman, n’a la moindre idée de ce qu’est Saltov. Lui seul connaît les deux, c’est sa force.

À peine s’est-il grisé de cette pensée orgueilleuse qu’il lui faut déchanter en apercevant, au centre d’un des salons, au centre de l’attention, au centre de tout, où qu’il soit cet homme est au centre, rien moins que Rudolf Noureev. Pas de chance : on se croit un conquérant mongol dont la seule présence ― placide, mate, cruelle ― va bientôt révéler la fadeur de tous ces gens exquisément civilisés, et on tombe sur Noureev, qui vient d’encore plus loin, des profondeurs boueuses d’un bled de Bakchirie, et qui s’est propulsé tellement haut, et qui, rayonnant, démoniaque, est la séduction barbare personnifiée. D’autres chercheraient à l’approcher, à capter son regard, Elena visiblement serait tentée d’essayer. Pas Édouard, qui s’éloigne, l’air mauvais, passe dans un autre salon, se réfugie aux toilettes, où sont encadrés des dessins de Dalí dédicacés à Tatiana Liberman.

La voici justement, Tatiana, qui avec une exubérance slave à peine surjouée fait maintenant fête aux deux enfants merveilleux. Pas jeune, mais plus jeune que Lili Brik, et infiniment mieux conservée. Emigrée au bon moment, devenue une des plus célèbres beautés de la France des années vingt. Excentrique à fume-cigarette et coiffure à la Louise Brooks au temps du jazz et de Scott Fitzgerald. Mariée à un aristocrate français, veuve de guerre, remariée à un Ukrainien entreprenant, Alex Liberman, qu’elle a suivi à New York où il est devenu le directeur artistique des publications Condé Nast, soit Vogue et Vanity Fair, pour n’en citer que les navires amiraux. De ce poste de commandement, Alex et sa femme font et défont depuis trente ans les carrières des photographes, des mannequins, et même d’artistes a priori étrangers au monde de la mode. C’est eux qui ont fait celle de Brodsky, confie Tatiana aux jeunes Limonov. Le pauvre, en quittant l’URSS, a eu le bon sens de dédaigner Israël mais accepté, sur on ne sait quel conseil imbécile, l’invitation de l’université d’Ann Arbor où il a bien failli se retrouver enterré à vie parmi des professeurs de littérature russe fumant la pipe et portant des gilets tricotés : destin effrayant, auquel les Liberman l’ont arraché en le ramenant à New York et en le présentant à leurs amis. « Et vous voyez, maintenant... », dit-elle en le désignant : arrivé le dernier comme toujours, comme toujours en vieille veste fatiguée et pantalon tirebouchonnant, dépeigné, ostensiblement rêveur mais tout de même très attentif à ce que lui dit une fille immense, hiératique, somptueuse, dont Elena, en extase, souffle à son mari que c’est le mannequin Verushka. Croisant le regard de la maîtresse de maison, le poète lui dédie, comme on dédierait une élégie, un sourire attendri, bénisseur, légèrement servile pense le cruel Édouard. Puis, reconnaissant à ses côtés les deux jeunes Russes, il lève vers eux sa coupe, comme pour leur dire : « Bonne chance mes petits enfants, vous êtes dans la place, à vous de jouer. »



Ils se voient bien, tous les deux, pris en mains par les Liberman et, comme Brodsky, intronisés dans la jet-set. La perspective d’être admis en familiers dans ces demeures patriciennes émousse le premier réflexe d’Édouard, qui était d’y foutre le feu. Un contrat de mannequin pour Elena, un livre à succès pour lui, et le paternaliste capitaine Lévitine n’aura qu’à bien se tenir.

De fait, c’est ainsi qu’au début les choses paraissent tourner. Les Liberman aiment tout ce qui est russe, la jeunesse, l’insolence, et s’entichent d’eux. Ils les invitent, la première saison, à d’autres parties, non moins fastueuses, où se croisent Andy Warhol, Susan Sontag, Truman Capote, sans parler de congressmen de toutes obédiences. Un jour Tatiana présente Elena au grand photographe Richard Avedon, qui lui laisse sa carte en lui disant de l’appeler, un autre à Salvador Dali qui, dans un anglais presque aussi primitif que le sien, se déclare charmé par son « ravissant petit squelette » (elle est mince, c’est vrai, jusqu’à la maigreur) et parle de faire son portrait, peut-être avec Grace Jones. Un week-end, les Liberman les emmènent, à l’arrière de la voiture comme s’ils étaient leurs enfants, dans leur manoir du Connecticut. En visitant l’atelier où la fille snob et dépressive de Tatiana s’adonne à la littérature, Édouard se demande quels livres peuvent bien naître dans un cadre si calme, si confortable et, à ses yeux, si mort. Pour écrire des choses intéressantes, il faut d’abord, pense-t-il, vivre des choses intéressantes : connaître l’adversité, la pauvreté, la guerre ― mais il se garde bien de le dire, s’extasie sagement sur le paysage, la décoration, les confitures du petit déjeuner. Ils sont, Elena et lui, deux jeunes Russes adorables, de mignons animaux de compagnie, et il est trop tôt pour sortir de cet emploi, il s’en aperçoit en risquant une remarque sur le goût des honneurs que cache Brodsky sous ses airs de savant dans la lune. D’un haussement de sourcil, Tatiana l’arrête : même ça, c’est aller trop loin.



Au retour de la campagne, les Liberman les déposent en voiture. Alex s’égaye de ce que les Limonov habitent, comme eux, sur Lexington : « Nous sommes voisins, alors » ― mais pour les uns, c’est à la hauteur de la 5e Avenue, et pour les autres au numéro 233, au plus bas de down-town, l’écart étant celui qui sépare, à Paris, l’avenue Foch de la Goutte-d’Or. Le couple de vieux riches insiste pour visiter le logis du couple de jeunes pauvres, déclare charmantes la chambre minuscule, donnant sur une cour noire, et la cuisine-salle de bains envahie de cafards. Pourtant, même le susceptible Édouard ne trouve pas indécents leurs commentaires. Encourageants plutôt, car ils ont, Alex tout au moins, connu des débuts difficiles et il semble sincère, peut-être pense-t-il à sa morne belle-fille, quand il répète : « C’est bien, c’est bien, c’est comme ça qu’il faut commencer. Il faut se battre et avoir faim quand on est jeune, autrement on n’arrive à rien. »

Quelques jours plus tard, il leur fait livrer un poste de télévision, pour qu’ils progressent plus vite en anglais. Quand ils le mettent en marche, Sojenitsyne apparaît, invité unique d’un talk-show exceptionnel, et c’est un des meilleurs souvenirs de la vie d’Édouard que d’avoir enculé Elena à la barbe du prophète qui haranguait l’Occident et stigmatisait sa décadence.



2

Le Rousskoié Diélo est un quotidien en russe créé en 1912, un peu avant la Pravda à laquelle, par le format et les caractères, il ressemble à s’y méprendre. Ses bureaux occupent un étage d’un immeuble vétuste, non loin de Broadway, et bien que ce nom magique ait jusqu’à sa première visite fait rêver Édouard on pourrait se croire dans un quartier tranquille d’une petite ville ukrainienne. Le métier de journaliste le faisait rêver aussi, il pensait à Hemingway, à Henry Miller, à Jack London, qui l’ont exercé à leurs débuts, mais, comme Brodsky l’en a prévenu, la façon dont on le pratique au Rousskoié Diélo n’est pas vraiment trépidante. Son travail consiste à traduire et compiler des articles de journaux new-yorkais à l’intention de lecteurs russes d’autant moins exigeants sur la fraîcheur des nouvelles qu’ils les reçoivent par abonnement, avec trois jours de retard. Outre ces ersatz d’information, le sommaire du journal comporte un interminable feuilleton intitulé Le Château de la princesse Tamara, des recettes de cuisine qui sont toutes plus ou moins des variations autour de la kacha, et surtout des lettres ou articles (la frontière n’est pas nettement tracée) de graphomanes anticommunistes. Les rédacteurs sont de vieux Juifs à bretelles, parlant à peine l’anglais alors qu’ils sont là depuis pas loin de cinquante ans, la plupart ayant émigré juste après la Révolution et le plus âgé d’entre eux se rappelant même, encore avant, les visites au journal de Trotski. Lev Davidovitch, raconte le vieillard à qui veut bien l’écouter, habitait dans le Bronx et vivait de bouts de chandelles en donnant des conférences sur la révolution mondiale devant des salles vides. Les serveurs des petits restaurants où il prenait ses repas le détestaient, parce qu’il jugeait offensant pour leur dignité de laisser des pourboires. En 1917, il a acheté à tempérament pour 200 dollars de meubles, puis disparu sans laisser d’adresse et, quand la société de crédit a retrouvé sa trace, il commandait l’armée du plus grand pays du monde.

On a beau lui avoir, toute son enfance, répété que Trotski était l’ennemi du genre humain, Édouard adore ce destin à grand spectacle. Il aime bien aussi écouter Porphyre, un Ukrainien plus jeune qui a commencé la guerre dans l’Armée rouge et, après un passage par l’armée Vlassov, c’est-à-dire les Russes blancs combattant aux côtés des Allemands, l’a terminée comme gardien dans un camp en Poméranie. Un petit stalag sympathique, précise-t-il, pas un camp d’extermination. Il a tué des hommes, quand même, et en parle sans forfanterie. Édouard lui avoue un jour qu’il n’est pas certain d’en être capable. « Mais si, dit Porphyre, rassurant. Une fois au pied du mur, tu le feras comme tout le monde, ne t’inquiète pas. »



L’atmosphère au Rousskoié Diélo est douce, poussiéreuse, très russe. Café le matin, thé avec beaucoup de sucre toutes les heures et, presque un jour sur deux, un anniversaire justifiant qu’on sorte les cornichons marinés, la vodka et le cognac Napoléon pour les linotypistes dont c’est le grand snobisme. On s’appelle « mon cher » et « Édouard Veniaminovitch », long comme le bras. C’est en somme un endroit chaleureux, rassurant pour quelqu’un qui vient de débarquer et ne parle pas anglais, mais c’est aussi un mouroir où ont échoué les espérances de gens qui ont dû arriver en Amérique en croyant qu’une vie nouvelle les attendait et se sont englués dans cette tiédeur douillette, ces infimes querelles, ces nostalgies et ces vains espoirs de retour. Leur bête noire à tous, plus encore que les bolcheviks, c’est Nabokov. Non parce que Lolita les choque (enfin si, un peu), mais parce qu’il a cessé d’écrire des romans d’émigré pour émigrés, tourné son large dos à leur petit monde rance. Édouard, par haine de classe et mépris de la littérature pour littérateurs, n’aime pas Nabokov davantage qu’eux, mais il ne voudrait pour rien au monde le détester pour les mêmes raisons qu’eux, ni s’attarder entre ces murs qui sentent la tombe et le pipi de chat.



Un écrivain, en gros, a le choix pour se faire connaître entre inventer des histoires, en raconter de vraies ou donner son avis sur le monde tel qu’il va. Édouard n’a aucune imagination, les chroniques qu’il essaie de placer sur les voyous de Kharkov et l’underground moscovite n’intéressent personne, les vers n’en parlons pas, reste la carrière de polémiste. L’attribution du prix Nobel de la paix à Sakharov lui offre l’occasion d’y débuter.

Ce grand physicien, père de la bombe à hydrogène soviétique, a depuis quelques années rallié la dissidence, militant publiquement pour le respect des accords d’Helsinki, c’est-à-dire des droits de l’homme dans son pays. Il n’est pas un témoignage sur Andreï Sakharov qui ne le présente comme un homme d’une rigueur intellectuelle sans faille, d’une droiture morale proche de la sainteté, et il n’y a aucune raison de ne pas y croire, mais aucune raison non plus, au point où nous en sommes arrivés, de s’étonner que cette légende dorée exaspère notre Édouard. Il s’enferme donc deux jours pour expliquer, d’une plume rageuse et drôle, que les dissidents sont des types coupés du peuple, ne représentant qu’eux-mêmes et, dans le cas de Sakharov, les intérêts de leur caste, la haute nomenklatura scientifique. Que si par aventure ils arrivaient au pouvoir, eux ou des politiciens acquis à leurs idées, ce serait une catastrophe, bien pire que la bureaucratie actuelle. Que la vie en Union soviétique est grise et ennuyeuse, mais pas le camp de concentration qu’ils décrivent. Enfin, que l’Occident ne vaut pas mieux et que les émigrés, dressés par ces irresponsables contre leur pays, se font cruellement avoir en le quittant, car la triste vérité est qu’en Amérique personne n’a besoin d’eux.

Là, il parle pour lui : c’est ce qu’il commence à craindre après six mois passés à croupir au Rousskoié Diélo et à jouer les figurants aux marges de la jet-set. L’euphorie confiante de l’arrivée est retombée, son article s’intitule d’ailleurs Désillusion. Il est refusé par le New York Times et plusieurs autres journaux prestigieux ― ou plutôt, le New York Times et les autres journaux prestigieux n’en accusent même pas réception. Pour finir, il paraît dans un magazine obscur, plus de deux mois après l’événement qui lui tient lieu d’accroche. C’est dire qu’il passe inaperçu du public qu’il visait : les éditorialistes-vedettes et faiseurs d’opinion new-yorkais. En revanche, il remue le Landerneau de l’émigration. La douce torpeur du Rousskoié Diélo en est troublée. Même ceux qui reconnaissent à l’analyse une part de vérité jugent inopportun de la claironner : n’est-ce pas faire le jeu des communistes ?

Un matin, Moïse Borodatikh, le rédacteur en chef, convoque Édouard. D’un doigt tremblant d’indignation, il lui désigne un journal déplié sur son bureau. Édouard se penche : sa photo s’étale sur une demi-page. C’est une photo ancienne, prise à Moscou, malgré quoi on le voit au pied d’un gratte-ciel new-yorkais. Le journal, soviétique, est la Komsomolskaïa Pravda, et, sous le photomontage, annonce : « Le poète Limonov dit toute la vérité sur les dissidents et l’émigration. » Il parcourt l’article, relève la tête avec un sourire un peu embêté, un peu fataliste, essayant de prendre l’affaire à la blague. Moïse Borodatikh ne la prend pas à la blague. Après un silence, il laisse tomber : « On dit que tu es un agent du KGB. » Édouard hausse les épaules : « C’est une question que vous me posez? » Il sort du bureau sans attendre d’être mis à la porte.



Dans l’adversité, c’est un réconfort d’être deux, mais ils le sont de moins en moins. Elena lui échappe. Forte des prédictions de Lili Brik, elle s’est figuré qu’elle allait devenir un mannequin célèbre, mais Alex Liberman, qui pourrait d’un mot lui ouvrir les portes de Vogue, ne prononce pas ce mot et se contente de la complimenter sur sa beauté avec une galanterie qui à la longue frise la perversité. Les assistants d’Avedon et de Dali ne la rappellent pas. Elle découvre l’humiliante condition de prolétaire du luxe. Pour se présenter aux agences, il faut un book, et la jeune et jolie inconnue qui a besoin d’un book est évidemment la proie de tous les dragueurs qui se disent photographes. De plus en plus souvent, quand Édouard rentre le soir, elle n’est pas là. Elle lui téléphone pour lui dire de dîner sans elle parce que la séance de photos n’est pas finie. Il entend de la musique dans la pièce où elle se trouve, lui demande si elle rentre bientôt. « Oui, oui, bientôt. » Bientôt, c’est rarement avant deux, trois heures du matin, et alors elle est crevée, se plaint d’avoir bu trop de champagne et sniffé trop de coke, sur le ton irrité qu’on prend pour dire : « Je travaille, moi ! » C’est l’hiver, il fait froid chez eux, elle se met au lit tout habillée et veut bien qu’il la prenne dans ses bras tandis qu’elle s’endort, mais n’a plus la force de faire l’amour. Elle ronfle, le nez toujours pris. Son visage, dans son sommeil, a de petites contractions de déplaisir. Et lui, éveillé jusqu’à l’aube, se torture à l’idée qu’il n’a pas les moyens d’avoir une femme aussi belle, qu’elle va le quitter comme il a lui-même quitté Anna, parce qu’il y a mieux sur le marché. C’est fatal, c’est la loi, à sa place il ferait pareil.



Il la questionne, elle se dérobe. Il veut parler, elle soupire : « Mais de quoi veux-tu qu’on parle ? » Quand il avoue ses inquiétudes, elle répond en haussant les épaules que le problème avec lui, c’est qu’il est trop sérieux. « Ça veut dire quoi, trop sérieux? Trop amoureux de toi? » Non : qu’il ne sait pas s’amuser. Qu’il ne sait pas jouir de la vie. Sa bouche, en disant cela, a un pli tellement amer qu’il la pousse devant le miroir de la salle de bains et dit : « Regarde-toi. Tu trouves que tu as l’air d’en jouir, de la vie ? Tu trouves que tu as l’air de t’amuser? ― Comment veux-tu, répond-elle, que je m’amuse avec toi ? Tu me fais des scènes tout le temps. Tu m’interroges comme si tu étais le KGB. »

De scène en scène, d’interrogatoire en interrogatoire, elle finit par cracher le morceau. Comme toutes les femmes en pareil cas, elle essaye d’abord de s’en tenir au minimum ― « quelle importance, qui c’est? » ― mais il ne la lâche pas avant de savoir que l’autre s’appelle Jean-Pierre. Français, oui. Photographe. Quarante-cinq ans. Beau? Pas vraiment : chauve, barbu. Un loft sur Spring Street. Pas super-riche, non, pas une superstar dans son métier, mais ça va pour lui. Un adulte, quoi, pas un petit Ukrainien paumé qui reproche ses échecs à tout le monde et qui n’arrête pas de faire la gueule et de pleurer.

C’est ainsi qu’à présent elle le voit et, de fait, il pleure. Édouard, le dur à cuire, pleure. Comme dans la chanson de Jacques Brel, il est prêt à devenir l’ombre de sa main, l’ombre de son chien, pour qu’elle ne le quitte pas. « Mais je ne veux pas te quitter », dit-elle, touchée de le voir tant souffrir. Il se redresse : alors, tout ira bien. Tant qu’ils restent ensemble, tout ira bien. Elle peut avoir un amant, ce n’est pas grave. Elle peut être pute. Lui, Édouard, sera son maquereau. Ce sera excitant, un épisode parmi tant d’épisodes excitants dans leurs vies d’aventuriers, libertins mais inséparables. Ce pacte l’exalte, il veut boire du champagne pour le fêter. Soulagée, Elena sourit et dit oui, oui, évasivement.



Ils font l’amour cette nuit-là, s’endorment épuisés et, les jours suivants, n’étant plus obligé d’aller au bureau, il n’a qu’une obsession : rester enfermé avec elle à la maison, ne pas quitter le lit, ne pas arrêter de la baiser. Il ne se sent en sécurité qu’en elle, c’est la seule terre ferme. Autour, les sables mouvants. Il reste trois, quatre heures sans débander, n’a même plus besoin du gode qui, souvent, relayait sa bite pour donner à Elena ces interminables orgasmes à répétition qui faisaient leur joie à tous les deux. Il tient son visage entre ses mains, la regarde, lui demande de garder les yeux ouverts. Elle les ouvre très grand, il y voit autant d’effroi que d’amour. Après, rompue, hagarde, elle se tourne sur le côté. Il veut la prendre encore. Elle le repousse, d’une voix ensommeillée dit que non, elle n’en peut plus, sa chatte lui fait mal. Il retombe dans l’abandon comme dans un puits. Il se lève, va dans l’espèce de réduit qui tient lieu à la fois de cuisine, de salle d’eau et de chiottes. Sous l’ampoule jaune, il fouille dans le panier de linge sale, en retire un slip à elle qu’il renifle, gratte du bout de l’ongle, cherchant les traces du sperme de l’autre homme. Il se branle dedans, longuement, sans arriver à jouir, puis regagne le lit dont les draps sentent la sueur, l’angoisse et le mauvais vin qu’on renverse en buvant au goulot. Appuyé sur un coude, il regarde le corps recroquevillé, blanc et maigre, de la femme qu’il aime, ses seins menus, pointus, et ses grosses chaussettes au bout de ses longues cuisses de grenouille. Elle se plaint d’une mauvaise circulation, ses pieds sont toujours glacés. Il a aimé, tellement aimé les prendre dans ses mains, les frotter doucement pour les réchauffer. Comme il l’a aimée ! Comme il l’a trouvée belle ! Est-ce qu’elle est si belle, en réalité ? Est-ce que la vieille teigne, là-bas, Lili Brik, ne s’est pas cruellement moquée en lui faisant croire qu’à l’Ouest ils allaient tous tomber à ses pieds? Si Alex Liberman ne fait rien pour elle, si les agences ne la rappellent pas, il y a une raison, et cette raison saute aux yeux quand on regarde les photos de son book. Une jolie fille, oui, mais d’une joliesse gauche, provinciale. Elle faisait illusion à Moscou mais justement, Moscou, c’est la province. Une fois qu’on s’en est rendu compte, c’est pathétique, le contraste entre ses simagrées de femme fatale et sa véritable condition de would-be mannequin que se tapent des photographes de troisième zone et qui n’y arrivera jamais. Ça lui semble évident à présent et il a envie de la réveiller pour le lui dire. Il ajuste pour le lui dire les phrases les plus cruelles, plus elles sont cruelles plus elles lui paraissent lucides, il en jouit douloureusement et en même temps une vague d’immense pitié monte en lui, il voit une toute petite fille, effrayée, malheureuse, et il a envie de la protéger, de la ramener à la maison d’où ils n’auraient jamais dû partir, et ses yeux se tournent vers l’icône que comme tous les Russes, même mécréants, ils ont accrochée dans un coin de cette chambre sinistre, perdue en terre étrangère, et il lui semble que la Vierge qui tient sur son sein un petit enfant Jésus à la tête trop grosse les regarde tristement, que des larmes coulent sur ses joues, et il la supplie de les sauver tous les deux, sans y croire.



Elle se réveille, l’enfer recommence. Elle veut sortir, il ne veut pas qu’elle sorte, alors ils se querellent, boivent, en viennent aux mains. Elle devient méchante quand elle a bu et puisqu’il lui a demandé de tout lui dire, de ne rien lui cacher, très bien, elle ne lui cache rien, elle lui dit tout ce qui peut le plus le faire souffrir. Par exemple, que Jean-Pierre l’a initiée au sadomasochisme. Qu’ils s’attachent mutuellement, qu’il lui a acheté un collier clouté qui ressemble à un collier de chien et un gode comme le leur, mais encore plus gros, qu’elle lui met dans le cul. C’est ce détail-là ― le gode qu’elle met, elle, dans le cul de Jean-Pierre ― qui lui fait perdre la tête. Il la plaque sur le lit et se met à serrer son cou. Il sent les vertèbres, fragiles, sous ses mains puissantes et nerveuses. D’abord elle rit, le défie, puis son visage devient rouge, son expression bascule du défi à l’incrédulité, puis de l’incrédulité à la terreur pure. Elle commence à se cabrer, à ruer, mais il l’écrase sous son poids et il voit dans ses yeux qu’elle comprend ce qui est en train de lui arriver. Il serre, serre, les jointures de ses mains sur son cou deviennent blanches, et elle se débat, elle veut de l’air, elle veut vivre. Sa terreur et les soubresauts de son corps l’excitent tellement qu’il éjacule et, tandis que son sexe se vide enfin, par longues saccades, il relâche sa pression, ouvre et laisse pendre ses mains en se couchant sur elle.



Ils en reparleront, beaucoup plus tard. Elle lui dira qu’elle a trouvé ça excitant, mais pensé que s’il recommençait il irait jusqu’au bout et que c’est pour cette raison qu’elle est partie. « Tu avais raison, reconnaîtra-t-il. J’aurais recommencé, je serais allé jusqu’au bout. »

Le jour où, revenant des courses, il trouve les placards vides, il n’est en tout cas pas étonné. Il cherche dans les tiroirs, sous le lit, dans la poubelle, quelques traces d’elle, et place ce qu’il a trouvé ― un collant filé, un tampax, de mauvaises photos déchirées ― au pied de leur icône. Il allume une bougie. S’il avait un appareil, il ferait une photo de ce mémorial ― le mémorial de sainte Hélène, pense-t-il en ricanant. Il reste un moment devant, assis, comme s’assoient les Russes, pour une courte prière, avant de partir en voyage.

Puis il sort.



3

Il ne se rappelle rien, lui qui se rappelle tout, de la semaine qui a suivi. Il a dû marcher dans les rues, faire le guet devant chez Jean-Pierre, se battre avec Jean-Pierre ou un autre ― quelques cocards en témoignent ―, et surtout boire jusqu’à perdre conscience. Zapoï total, zapoï kamikaze, zapoï extraterrestre. Il sait qu’Elena est partie le 22 février 1976 et qu’il s’est réveillé le 28 dans une chambre de l’hôtel Winslow avec, à son chevet, le brave Lionia Kossogor.



De cette chambre et même du lit, les premiers jours, il ne sort pas. Il est trop faible, trop amoché, et puis où irait-il ? Plus de femme, plus de travail, plus de parents, pas d’amis. Sa vie s’est réduite à ce périmètre, quatre pas de long, trois de large, un lino usé, des draps changés tous les quinze jours, l’odeur de l’eau de Javel qui essaye de l’emporter sur celle de la pisse et du vomi, c’est exactement ce qu’il faut à un type comme lui. Il a toujours, jusqu’à présent, cru à son étoile, pensé que sa vie aventureuse le mènerait quelque part, que le film finirait bien. Bien, c’est-à-dire que d’une façon ou d’une autre il deviendrait célèbre, que le monde saurait qui était ou, au pire, qui avait été Édouard Limonov. Là, Elena partie, il n’y croit plus. Il croit que cette chambre sordide n’est pas un décor parmi d’autres, mais le dernier, celui vers quoi conduisent tous les précédents. Terminus, il n’y a plus qu’à se laisser sombrer. À boire les bouillons de poule que lui prépare le brave Lionia Kossogor. À dormir, à espérer ne pas se réveiller.



L’hôtel Winslow est un repaire de ces Russes, juifs pour la plupart, qui font comme lui partie de la « troisième émigration », celle des années soixante-dix, et qu’il est capable de reconnaître dans la rue, même de dos, à l’aura de lassitude et de malheur qui émane d’eux. C’est à eux qu’il pensait en écrivant l’article qui lui a coûté son job. À Moscou ou Leningrad, ils étaient poètes, peintres, musiciens, de vaillants under qui se tenaient chaud dans leurs cuisines, et maintenant, à New York ils sont plongeurs, peintres en bâtiment, déménageurs, et ils ont beau s’efforcer de croire encore ce qu’ils croyaient au début, que c’est provisoire, qu’un jour on reconnaîtra leurs vrais talents, ils savent bien que ce n’est pas vrai. Alors, toujours entre eux, toujours en russe, ils se soûlent, se lamentent, parlent du pays, rêvent qu’on les laisse y retourner, mais on ne les laissera pas y retourner : ils mourront piégés et floués.

Il y en a un, comme ça, au Winslow, chaque fois qu’Édouard vient le voir dans sa chambre, pour boire un coup ou lui taper un dollar, il croit qu’il a un chien parce que ça sent le chien, qu’il y a des os rongés dans un coin et même des crottes de chien sur le lino, mais non, il n’a pas de chien, il n’a même pas de chien, il est seul à crever, il relit à longueur de journées les quelques lettres qu’il a reçues de sa mère. Il y en a un autre qui tape à la machine toute la journée, sans jamais publier quoi que ce soit, et vit dans la terreur parce qu’il croit que ses voisins ont des vues sur sa chambre. Il ne sert à rien de lui expliquer que c’est une chimère importée d’URSS, où la chambre la plus minable est un bien précieux et où, effectivement, des gens peuvent ourdir pendant des mois des plans tordus pour perdre leurs voisins et mettre la main sur les 9 m2 où ils s’entassent à quatre. Il ne sert à rien de lui expliquer que ça ne se passe pas comme ça en Amérique parce que cette chimère, il y tient, elle est son dernier lien avec la kommunalka crasseuse que sans l’avouer il regrette tant d’avoir quittée. Et puis il y a Lionia Kossogor, le brave Lionia Kossogor qui a passé dix ans à la Kolyma et tire fierté d’avoir son nom, en toutes lettres, dans L'Archipel du Goulag. Tout le monde, dans l’émigration, l’appelle « le type dont a parlé Soljénitsyne », et comme dix ans, c’est plus que ce qu’a tiré Soljénitsyne, Lionia se dit que lui aussi il pourrait écrire sur le Goulag et devenir riche et célèbre, mais bien sûr il ne le fait pas. Depuis qu’il a trouvé Édouard presque inconscient, à demi mort de froid, sur le pavé, il ne le lâche plus, c’est sa bonne œuvre. Peut-être qu’à sa réelle charité se mêle la secrète satisfaction de voir mordre la poussière à l’arrogant jeune homme qui, craignant qu’il ne porte la poisse, passait son chemin quand il le croisait. Peut-être n’est-il pas fâché de l’introniser dans la fraternité des losers en l’emmenant au bureau du welfare, qui est le service d’aide aux indigents et où on lui alloue 278 dollars par mois.



La chambre la moins chère d’un hôtel aussi misérable que le Winslow coûte 200 dollars par mois. Il lui en reste 78, c’est peu, mais il ne veut pas chercher de travail. Ça lui va de se soûler au vin californien à 95 cents le magnum, de fouiller les poubelles des restaurants, de taper ses compatriotes, au pire de faucher des sacs à main. Il est une merde, il vivra comme une merde. Ses journées se passent à marcher dans les rues, sans but, mais avec une préférence pour les quartiers pauvres et dangereux où il sait qu’il ne risque rien parce qu’il est pauvre et dangereux lui-même. Il s’introduit dans les maisons abandonnées, aux volets cloués, ceinturées de palissades verdies. On y trouve toujours, croupissant dans des flaques d’urine, des clochards avec qui il aime bien discuter, rarement dans une langue commune. Il aime aussi se réfugier dans les églises. Un jour, pendant un office, il plante son couteau dans le bois d’un prie-dieu et joue à le faire vibrer. Les fidèles l’observent du coin de l’œil, inquiets, mais nul n’ose l’approcher. Le soir, quelquefois, il se paye un cinéma porno, moins pour s’exciter que pour pleurer doucement, silencieusement, en pensant au temps où il y allait avec sa très belle femme et la faisait jouir, provoquant la jalousie de ces épaves dont il fait maintenant partie.

Où est Elena maintenant? Il n’en sait rien, il a renoncé à le savoir. Depuis le zapoï géant qui a suivi son départ, il n’est pas retourné dans les parages du loft où elle habite peut-être. Quand il rentre à l'hôtel, il se branle en pensant à elle. Ce qui lui fait le plus d’effet, ce n’est pas de s’imaginer en train de la baiser, mais de l’imaginer, elle, en train de se faire baiser, et pas par lui. Par Jean-Pierre ou, avec un gros gode, par la copine lesbienne de Jean-Pierre avec qui, pour le rendre encore plus jaloux, elle lui a décrit un plan à trois. Que ressent Elena quand elle se fait enculer et qu’elle trahit son mari Limonov? Pour le ressentir lui-même, il s’introduit une bougie dans le cul, lève et écarte les jambes, se met à haleter et à gémir comme elle, à dire ce qu’elle lui disait et qu’elle doit dire aux autres, « oui c’est bon, elle est grosse, je la sens bien », ce genre de choses. Il jouit, reste couché, le ventre gluant de sperme. Pas la peine de s’essuyer avec un mouchoir, les draps sont sales de toute façon. Il en prélève un peu, du bout des doigts, le lèche, le fait passer avec un peu de mauvais vin rouge, surmonte un haut-le-cœur, recommence. Le poète Essénine, dit la légende, a écrit des poèmes avec son sang. La légende dira-t-elle que le poète Limonov se biturait avec son foutre? Plus vraisemblablement, hélas, il n’y aura pas de légende, personne ne saura qui était le poète Limonov, pauvre garçon russe perdu dans Manhattan, compagnon d’infortune de Lionia Kossogor, d’Edik Brutt, d’Aliocha Schneierzon et d’autres types qui mourront, comme ils ont vécu, ignorés de tous.

Plein de pitié pour lui-même, il regarde son corps qui est beau, jeune, vigoureux, et dont personne n’a besoin. Beaucoup de femmes, si elles le voyaient, seul et nu sur son lit, aimeraient le caresser, et beaucoup d’hommes aussi. Depuis qu’Elena l’a trahi, il s’est souvent dit que c’est mieux d’avoir une chatte qu’une bite, que c’est mieux d’être chassé que chasseur et que ce qu’il aimerait, c’est qu’on s’occupe de lui comme d’une femme. Ce qui serait bien, au fond, c’est d’être pédé. À trente-trois ans, il a l’air d’un adolescent, il sait qu’il plaît aux hommes, il leur a toujours plu. Fidèle au code d’honneur de Saltov, il a toujours tourné leur désir en dérision, mais maintenant il s’en fout, du code d’honneur de Saltov. Il a besoin d’être protégé et choyé, quitte à traiter de haut ceux qui le protègent et le choient. Il a besoin d’être Elena à la place d’Elena.



Il expose son problème à un Russe pédé, qui lui présente un pédé américain. Le pédé américain s’appelle Raymond, il a la soixantaine prospère et raffinée, les cheveux teints, l’air gentil. Dans le restaurant chic où se déroule leur premier rendez-vous, Raymond le regarde dévorer son cocktail de crevettes et d’avocats avec le sourire attendri du philanthrope qui paie un repas chaud à un petit garçon pauvre. « Ne mange pas si vite », dit-il en lui caressant la main. Édouard se doute de ce que pensent les serveurs, et ça lui plaît de passer pour ce qu’il a décidé d’être : une petite salope. La seule chose qui l’inquiète, c’est que ce pauvre Raymond a lui aussi l’air de chercher l’amour, c’est-à-dire de chercher à en recevoir et pas seulement d’être disposé à en donner. En amour, dans l’idée d’Édouard, il y a celui qui donne et celui qui reçoit, et il estime pour sa part avoir assez donné.

Après le déjeuner, ils vont chez Raymond, prennent place l’un à côté de l’autre sur le canapé, et Raymond se met à lui tripoter la bite à travers son jean.

« Viens », s’entend dire Édouard et, le prenant par la main, il l’entraîne dans la chambre, sur le lit. Tandis que Raymond s’escrime à défaire la boucle de son lourd ceinturon militaire, hérité de Veniamine et du NKVD, Édouard, les yeux mi-clos, remue la tête de droite à gauche comme il l’a vu faire à Elena. Il essaie de tout faire comme Elena, toutefois il ne bande pas. Raymond, qui est enfin arrivé à extraire du jean sa bite recroquevillée, y met les mains, la bouche, beaucoup de bonne volonté et de douceur, sans arriver à rien. Un peu embarrassés tous deux, ils se rajustent, puis retournent au salon boire un verre. Quand Édouard s’en va, ils se promettent de se rappeler, sans y croire ni l’un ni l’autre.



La belle saison venue, il passe souvent la nuit entière dehors. Dans les rues, sur des bancs. Là, il est dans l’enclos réservé aux enfants d’un jardin public. Bac à sable, balançoires, toboggan. Il se rappelle une nuit dans un enclos semblable, juste un peu plus pourri car tout est plus pourri en Union soviétique, avec Kostia, dit le Chat, qui a depuis tué un homme et tiré douze ans de camp. Où est Kostia maintenant? Vivant ou mort? Il joue avec le sable, d’une main le fait couler dans l’autre, quand il voit, dans l’ombre, au pied du toboggan, briller des yeux qui le regardent. Il n’a pas peur, ça fait longtemps qu’il ne sait plus ce que c’est, d’avoir peur. Il s’approche : c’est un jeune Noir roulé en boule, dans des habits sombres, certainement défoncé.

« Hi, dit Édouard, je m’appelle Ed, tu n’as pas quelque chose à fumer?

Fuck off », gronde l’autre. Pas vexé, Édouard vient s’accroupir près de lui. Sans crier gare, le Noir lui saute dessus, le frappe. Leurs corps emmêlés roulent dans le bac à sable. Ils luttent. Édouard parvient à libérer une main, va chercher son couteau dans sa botte, et peut-être aurait-il frappé si, de façon aussi inattendue qu’il l’a attaqué, son adversaire ne lâchait prise. Ils restent tous les deux, l’un contre l’autre, à reprendre leur souffle sur le sable humide.

« J’ai envie de toi, dit Édouard. Tu veux qu’on fasse l’amour? »

Ils se mettent à s’embrasser, à se caresser. Le jeune Noir a la peau douce et, sous ses vêtements malodorants, un corps musclé, compact, assez semblable au sien. Lui aussi remue la tête, les yeux mi-clos, et il murmure : « Baby, baby... » Édouard se penche, défait sa ceinture, impatient de savoir si c’est vrai, ce qu’on dit des bites de nègres. C’est vrai : elle est plus grosse que la sienne. Il la prend dans sa bouche et, s’allongeant sur le sable, lui-même bandant très fort, la suce longuement, en prenant tout son temps, comme s’ils avaient l’éternité devant eux. Ça n’a rien de furtif, c’est paisible, intime, majestueux. Je suis heureux, pense Édouard : j’ai une relation. L’autre se laisse totalement faire, confiant, abandonné. Il lui caresse les cheveux, râle doucement, finit par jouir. Édouard connaît déjà le goût de son propre sperme, il adore celui du jeune Noir, avale tout. Puis, la tête contre sa queue vidée, il se met à pleurer.

Il pleure longtemps, c’est comme si toute la souffrance accumulée depuis le départ d’Elena se débondait, et le jeune Noir le prend dans ses bras pour le consoler. « Baby, my baby, you are my baby... » répète-t-il, comme une incantation. « I am Eddy, dit Édouard, / have nobody in my life, will you love me? ― Yes, baby, yes, chantonne l’autre. ― What is your name ? ― Chris. » Édouard s’apaise. Il imagine leur vie, ensemble, dans les bas-fonds. Ils seront dealers, habiteront des squats, ne se quitteront jamais. Plus tard, il baisse son pantalon et son slip, fait pour offrir son cul le geste que faisait Elena et dit à Chris : « Fuck me. » Chris crache sur sa bite et la lui met. Bien qu’elle soit plus grosse que la bougie, son entraînement lui sert : ça ne lui fait pas trop mal. Quand Chris jouit, ils s’abattent tous les deux dans le sable et s’endorment ainsi. Il se réveille un peu avant l’aube, se dégage de l’étreinte du jeune Noir qui grogne doucement, tâtonne pour retrouver ses lunettes, puis s’en va. Il marche dans la ville qui s’éveille, totalement heureux et fier de lui. Je n’ai pas eu peur, pense-t-il, je me suis fait enculer. « Molodiets ! », comme dirait son père : bon petit gars.

продолжение
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berlin
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