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Не всё об Эдуарде Лимонове...
Ich bin weder Politiker noch Philosoph. Ich bin Schriftsteller...
Emmanuel Carrère LIMONOV (часть четвёртая) 
11th-Nov-2011 03:02 am



Emmanuel Carrère
LIMONOV


IV. Paris, 1980―1989

1

Quand Limonov est arrivé à Paris, je venais, moi, d’y revenir après deux ans passés en Indonésie. Le moins qu’on puisse dire est qu’avant cette expérience je n’avais pas mené une vie très aventureuse. J’ai été un enfant sage, puis un adolescent trop cultivé. Ma sœur Nathalie, à qui on avait donné comme sujet de rédaction : « Décrivez votre famille », a fait de moi ce portrait : « Mon frère est très sérieux, il ne fait jamais de bêtises, il lit toute la journée des livres de grands. » À seize ans, j’avais un cercle d’amis passionnés comme moi par la musique classique. Nous passions des heures à comparer différentes versions d’un quintette de Mozart ou d’un opéra de Wagner en singeant l’émission légendaire de France Musique, « la Tribune des critiques de disques », dont les participants nous enchantaient par leur érudition, leur mauvaise foi, leur évident plaisir à former, dans un monde de barbares adonnés aux rythmes binaires, une petite enclave de civilisation ironique et grognonne. Ceux qui se rappellent les empoignades de Jacques Bourgeois et Antoine Goléa me comprendront. Lycéen à Janson-de-Sailly, puis étudiant à Sciences Po, j’ai passé le plus clair des années soixante-dix à mépriser le rock, à ne pas danser, à me soûler pour me donner une contenance et à rêver de devenir un grand écrivain. En attendant, je suis devenu une sorte de wunderkind de la critique de cinéma, publiant dans la revue Positif de longs articles sur le cinéma fantastique ou sur Tarkovski et, sur les films que je jugeais mauvais, des notules dont la méchanceté me ferait aujourd’hui rougir. Politiquement, je penchais nettement à droite. Si on m’avait demandé pourquoi, j’aurais répondu, je suppose, par dandysme, goût d’être minoritaire, refus du panurgisme. On m’aurait étonné en me disant que, lecteur de Marcel Aymé et pourfendeur de ce qu’on n’appelait pas encore le « politiquement correct », je reproduisais les opinions de ma famille avec une docilité qui aurait pu servir d’exemple pour illustrer les thèses de Pierre Bourdieu.

Cela m’ennuie de parler avec aussi peu d’indulgence de l’adolescent et du très jeune homme que j’ai été. Je voudrais l’aimer, me réconcilier avec lui, et je n’y arrive pas. Il me semble que j’étais terrorisé : par la vie, par les autres, par moi-même, et que la seule façon d’empêcher que la terreur me paralyse tout à fait, c’était d’adopter cette position de repli ironique et blasé, de considérer toute espèce d’enthousiasme ou d’engagement avec le ricanement du type pas dupe, revenu de tout sans être jamais allé nulle part.

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J’ai fini par aller quelque part, cependant, et pour comble de chance par y aller avec quelqu’un. Muriel, que j’ai rencontrée à Sciences Po, était une très belle fille, roulée comme un modèle de Playboy et habillée de telle sorte qu’on n’en ignore rien. Elle détonait rue Saint-Guillaume, où les étudiants des deux sexes étaient en ce temps-là vêtus de manteaux de loden assortis, pour les filles, de carrés Hermès et, pour les garçons, de chemises au col fermé, sous la cravate, par une barrette dorée. Moi, soit dit à ma décharge, je portais des clarks pourries et une vieille veste de cuir, j’étais un étudiant cossard, moqueur, peu motivé, fidèle aux valeurs je-m’en-foutistes du lycée, qui n’avaient évidemment plus cours dans une école où chacun se voyait déjà diriger la France. J’écrivais des nouvelles de science-fiction et des critiques de cinéma, à ce titre j’étais invité et pouvais emmener les filles à des projections privées, et je suppose que c’est cet ensemble de traits artistes et bohèmes, cette tendance générale à l’objection de conscience qui, malgré ma timidité, m’ont valu d’emballer la fille la plus sexy et en même temps la moins sortable de ma promotion.

Mes amis amateurs de musique classique trouvaient, comme les élèves de Sciences Po, Muriel un peu vulgaire. Elle parlait fort, riait fort, ponctuait ses phrases de « j’veux dire » et de « tu vois » et roulait des joints avec une petite machine métallique qu’elle m’a donnée, que j’ai encore, au fond de laquelle elle avait tracé, au marqueur, les mots Don't forget. Je ne l’ouvre jamais sans penser à elle avec gratitude et en me demandant quel tour aurait pris ma vie si nous étions restés plus longtemps ensemble. C’était une vraie baba, qui a fait de moi un vrai baba aussi. Au sortir d’une adolescence passée à lire des écrivains de droite de l’entre-deux-guerres en rêvant d’aller un jour au festival de Bayreuth, je me retrouvais dans une ferme isolée de la Drôme à fumer de l’herbe, écouter de la musique planante, jeter sur des kilims effrangés les trois pièces permettant de consulter le Yi-King et surtout faire l’amour avec une fille rieuse, sans malice, qui, à poil du matin au soir, m’offrait le spectacle et la jouissance d’un corps d’une splendeur quasi surnaturelle, et c’était à vingt ans, venant d’où je venais, ce qui pouvait sans conteste m’arriver de mieux.



À cette époque, le service militaire était obligatoire et, pour les jeunes bourgeois comme moi qui ne voulaient être ni bidasse ni élève officier de réserve, il y avait deux solutions : se faire réformer ou partir en coopération. J’ai opté, après Sciences Po, pour la coopération. On m’a nommé professeur au Centre culturel français de Surabaya, un port industriel à la pointe orientale de Java qui a servi de décor au roman de Conrad, Une victoire, et dont le nom aux sonorités exotiques a inspiré à Brecht et Kurt Weill la chanson Surabaya Johnny. La belle demeure hollandaise qu’occupait le Centre culturel avait servi, sous l’occupation japonaise, de bureau d’action musclée, quelque chose comme la rue Lauriston chez nous. Il s’y était passé assez de choses horribles pour qu’elle ait la réputation d’être hantée. Un exorciste venait deux fois par an, on avait le plus grand mal à recruter des gardiens, le jardin à part ça était un enchantement. J’enseignais le français à des dames de la bonne société chinoise qui avaient élevé leurs enfants, s’ennuyaient un peu, et pour qui suivre ces cours était une activité de bon ton, comme le bridge. Nous traduisions des articles de Vogue sur Catherine Deneuve et Yves Saint Laurent. Elles m’aimaient bien, je crois. Bientôt, Muriel est venue me rejoindre. Nous faisions de grandes virées à moto, le grouillement de l’Asie, les odeurs de l’Asie nous grisaient. C’est à Surabaya qu’inspiré par nos expériences avec des champignons hallucinogènes j’ai commencé à écrire mon premier roman. C’était comme un petit genre littéraire à l’époque, le premier roman de coopérant. À chaque rentrée, il en paraissait trois ou quatre : un jeune homme des beaux quartiers, rêvant vaguement de littérature, se retrouvait deux ans au Brésil, en Malaisie, au Zaïre, loin de sa famille, loin de ses amis, se prenait pour un aventurier et racontait cette aventure, en la romançant plus ou moins ― en ce qui me concerne, plutôt plus.

Dès que j’avais quelques jours de vacances, Muriel et moi allions à Bali, où nous attirait moins le mode de vie des Balinais ― fêtes de village, musique traditionnelle, rites ancestraux ― que celui des Occidentaux établis dans les lodges de Kuta Beach et de Legian : surf, magic mushrooms et fêtes aux flambeaux sur la plage. Cette société, hédoniste et cool, était divisée en castes. Il y avait la plèbe des touristes de passage, appareil photo en sautoir, ceux-là on ne les voyait même pas ; les routards fauchés que l’obsession de ne pas se faire arnaquer et de payer pour tout le vrai prix rendait paranoïaques; les surfeurs australiens, des types pas compliqués qui buvaient de la bière, écoutaient du hard rock et avaient souvent de jolies filles avec eux ; enfin l’aristocratie, ceux que Muriel et moi nommions les babas chic et à qui nous rêvions de ressembler. Ceux-là louaient pour la saison de belles maisons de bois sur la plage. Ils arrivaient de Goa, repartaient pour Formentera. Leurs vêtements de lin ou de soie étaient plus raffinés que ceux qu’on trouvait dans les boutiques du village et dont s’affublaient les touristes. Leur herbe était meilleure et leur décontraction plus naturelle. Ils faisaient du yoga, vaquaient à des affaires qui ne semblaient jamais urgentes. Les revenus qui leur permettaient de mener cette vie idéalement nonchalante provenaient de trafics sur lesquels ils restaient évasifs : drogue pour les plus audacieux (mais il fallait vraiment l’être, parce qu’on risquait en Indonésie la prison à vie dans des conditions effroyables, ou même la pendaison), pierres précieuses, meubles, tissus pour les plus petits poissons. Muriel, grâce à sa beauté et sa gentillesse, a été bientôt adoptée dans ce milieu où j’avais conscience que, sans elle, on ne m’aurait pas accueilli. Je devenais jaloux, affectais de mépriser ce qu’en réalité j’enviais : le mauvais pli qu’ont pris nos relations s’est formé là. Plus nous traînions à Bali et fréquentions les babas chic, cependant, moins nous avions envie de rentrer à Paris à la fin de ma coopération pour reprendre nos études ou chercher du travail. Les bons jours, je m’imaginais écrivant sur la terrasse d’une maison en bambou au bord de la mer. Torse nu, la taille ceinte d’un sarong, je tirais une bouffée du pétard que me tendait Muriel avant de descendre se baigner, je regardais ses hanches onduler tandis qu’elle s’éloignait sur la plage, blonde, bronzée, ravissante, et je me disais que vraiment, cette vie nous conviendrait. Nous avons donc cherché un moyen de la mener et fait, pour commencer, un choix prudent. On trouvait dans les magasins de Kuta des bikinis de qualité médiocre mais assez jolis, tissés de fils d’or. Renseignements pris auprès de plusieurs fabricants, on pouvait les avoir pour un dollar la pièce et, selon Muriel, les revendre à Paris dix fois plus cher. Nous avons donc investi tout l’argent que nous avions, plus les indemnités auxquelles les coopérants ont droit à la fin de leur service, dans la commande de cinq mille maillots de bain, qui seraient acheminés vers la France aux frais du Quai d’Orsay et serviraient à amorcer la pompe grâce à laquelle nous allions vivre entre Paris et Bali, surtout à Bali.



J’abrège. Quand le fabricant m’a livré les cartons, Muriel m’avait quitté depuis un mois pour un baba plus vieux, plus sûr de lui, plus cool, auprès de qui le jeune homme tourmenté et de plus en plus odieux que j’étais ne faisait évidemment pas le poids. C’est ainsi qu’après avoir rêvé une vie d’aventurier, toutes amarres larguées, je suis rentré à Paris seul, malheureux, lesté du manuscrit d’un premier roman qui racontait une histoire d’amour enchantée et de cinq mille maillots de bain cousus de fils d’or qui évoquaient la déroute de cet amour et, pensais-je, de ma vie. Je garde de l’hiver qui a suivi mon retour un souvenir affreux. Je n’ai jamais été gros mais la chaleur des tropiques m’avait fait fondre de dix kilos, et ce qui, là-bas, pouvait passer pour une gracieuse sveltesse asiatique devenait dans la grisaille parisienne une maigreur de fantôme ou de grand malade. La place qui m’était impartie sur terre se ratatinait, on me bousculait sans me voir dans la rue, j’avais peur qu’on me marche carrément dessus. Dans le studio que j’habitais, il y avait un matelas à même le sol, quelques chaises et, faisant office de tables, les deux cantines contenant les maillots de bain. Quand une fille venait me voir, je l’invitais à se servir, à en prendre cinq, dix, autant qu’elle voulait. Ils avaient peu de succès, je ne me rappelle même plus quand et comment je m’en suis débarrassé. Mon roman ne m’inspirait plus que du dégoût, je l’ai quand même envoyé à quelques éditeurs dont les lettres de refus ont ponctué l’hiver. J’avais rêvé que le triomphe de l’écrivain venge l’échec de l’aventurier et de l’amant, mais de toute évidence ils avaient échoué tous les trois.



2

Deux ans plus tôt, ma mère était, elle, devenue célèbre. Universitaire jusqu’alors estimée par ses pairs, elle avait à la demande d’un éditeur intelligent synthétisé les recherches qu’elle poursuivait depuis le début de sa carrière dans un livre qui s’est révélé un best-seller. La thèse de L’Empire éclaté était à l’époque neuve et audacieuse. On se trompe, disait ma mère, en identifiant l’URSS à la Russie. C’est une mosaïque de peuples qui tiennent ensemble tant bien que mal et où les minorités ethniques, linguistiques, religieuses et principalement musulmanes, sont si nombreuses, si promptes à se reproduire et si mécontentes de leur sort qu’elles vont finir, à force, par devenir la majorité et menacer l’hégémonie russe. D’où, conséquence de la thèse : on se trompe tout aussi lourdement en croyant, comme tout le monde ou presque le croyait en 1978, que l’Empire soviétique est là pour quelques générations encore. Il est fragile, gangrené par ses nationalités comme par des termites, il pourrait bien finir par s’effondrer.

Il ne s’est pas effondré tout à fait de cette façon mais, quand même, la décennie qui s’ouvrait a vérifié les intuitions de ma mère, lui conférant un statut d’oracle qu’elle a pris grand soin par la suite de ne pas remettre enjeu par des prédictions imprudentes. L'Empire éclaté a fait assez de bruit pour mériter un article en première page de la Pravda, où la « tristement célèbre » Hélène Carrère d’Encausse était dénoncée comme l’inspiratrice d’une forme nouvelle et particulièrement pernicieuse d’anticommunisme. Cela n’a pas empêché ma mère de se rendre l’année suivante à Moscou et d’y rencontrer l’auteur de l’article, un historien qui lui a demandé, les yeux brillants : « Vous l’avez apporté, votre livre? Non? Quel dommage, j’aimerais tellement le lire, il paraît que c’est un travail remarquable » ― signe que ces temps de brejnévisme crépusculaire étaient décidément devenus végétariens.

Spécialiste désormais incontestée de l’Union soviétique, ma mère s’est mise à recevoir tout ce qui en traitait de près ou de loin. C’est ainsi que, déjeunant chez mes parents un dimanche de ce cruel hiver et fouillant dans la pile des derniers arrivages, je suis tombé sur un livre au titre intrigant : Le poète russe préfère les grands nègres. La page de garde portait une dédicace, d’une écriture maladroite car peu habituée à l’alphabet latin : « Pour Carrère d’Encausse, du Johnny Rotten de la littérature. » Malgré ma mauvaise humeur alors chronique, j’ai souri en pensant que l’auteur de cette dédicace devait aussi peu savoir qui était « Carrère d’Encausse », à qui son éditeur lui avait enjoint d’envoyer le livre, que ma mère savait qui était Johnny Rotten. Je lui ai demandé si elle l’avait lu. Elle a haussé les épaules et répondu : « Juste feuilleté. C’est ennuyeux et pornographique » ― deux mots considérés comme synonymes dans ma famille. J’ai emporté le livre.



Je ne l’ai pas trouvé ennuyeux, au contraire, mais il m’a fait du mal et je n’avais pas besoin de cela. Mon idéal était de devenir un grand écrivain, je me sentais à des années-lumière de cet idéal et le talent des autres m’offensait. Les classiques, les grands morts, passe encore, mais les gens à peine plus âgés que moi... S’agissant de Limonov, ce n’est pas au premier chef son talent d’écrivain qui m’a impressionné. Le dieu de ma jeunesse était Nabokov, il m’a fallu du temps pour aimer la prose franche et directe et j’ai dû trouver au poète russe des manières un peu relâchées. Ce qu’il racontait, c’est-à-dire sa vie, me faisait plus d’effet que sa façon de le raconter. Mais quelle vie ! Quelle énergie ! Cette énergie, hélas, au lieu de me stimuler, m’enfonçait un peu plus, page après page, dans la dépression et la haine de moi-même. Plus je le lisais, plus je me sentais taillé dans une étoffe terne et médiocre, voué à tenir dans le monde un rôle de figurant, et de figurant amer, envieux, de figurant qui rêve des premiers rôles en sachant bien qu’il ne les aura jamais parce qu’il manque de charisme, de générosité, de courage, de tout sauf de l’affreuse lucidité des ratés. J’aurais pu me rassurer en me disant que ce que je ressentais là, Limonov l’avait ressenti lui aussi, qu’il divisait comme je le faisais alors l’humanité en forts et en faibles, gagnants et perdants, VIP et piétaille, qu’il vivait tenaillé par l’angoisse de faire partie de la seconde catégorie et que c’est précisément cette angoisse, si crûment exprimée, qui donnait sa force à son livre. Mais je ne voyais pas cela. Tout ce que je voyais, c’est que lui était à la fois un aventurier et un écrivain publié, alors que je n’étais et ne serais jamais ni l’un ni l’autre, la seule et dérisoire aventure de ma vie s’étant soldée par un manuscrit qui n’intéressait personne et deux cantines remplies de maillots de bain ridicules.



À mon retour d’Indonésie, j’avais trouvé du travail comme critique de cinéma. Un éditeur qui avait remarqué mes articles et lançait une collection de monographies sur des cinéastes contemporains m’a proposé d’en écrire une, sur qui je voulais, et j’ai choisi Werner Herzog. J’admirais ses films, qui connaissaient alors leur plus grande faveur, mais surtout je l’admirais, lui. Il avait travaillé en usine pour financer, seul, sans perdre de temps à convaincre quiconque, des documentaires extatiques où l’on voyait des survivants de catastrophes, des laissés-pour-compte, des mirages. Il avait, dans Aguirre, la colère de Dieu, dompté la jungle amazonienne et la folie de son acteur principal, Klaus Kinski. Il avait traversé l’Europe à pied, en plein hiver et en ligne droite, pour empêcher la mort de faucher une très vieille dame, Lotte Eisner, qui était la mémoire du cinéma allemand. Puissant, physique, intense, totalement étranger à l’esprit de frivolité et de second degré qui était notre lot, à nous autres Parisiens du début des années quatre-vingt, il traçait son chemin dans des conditions extrêmes, défiant la nature, maltraitant au besoin les naturels, ne se laissant pas arrêter par les prudences ou les scrupules de ceux qui le suivaient à grand-peine. Le cinéma, avec lui, avait une autre allure que les conversations de café filmées par les anciens élèves de l’IDHEC. Bref, j’admirais Herzog comme un surhomme et, selon un schéma qui depuis quelques pages doit être clair, je m’accablais d’autant plus de n’en être pas un, moi.

Cet accablement a, si je peux dire, culminé quand, mon livre à peine paru, le magazine Télérama m’a envoyé au festival de Cannes interviewer Herzog qui présentait son nouveau film, Fitzcarraldo. Mes amis trouvaient que j’avais de la chance d’aller à Cannes : j’ai trouvé ça atroce, un théâtre de perpétuelle humiliation. Pigiste débutant, sans relations, je me situais très bas sur l’échelle qui, des stars flottant dans l’empyrée, descend jusqu’au bon peuple pressé derrière les barrières pour entrevoir les stars et, avec un peu de chance, se faire photographier avec elles. Juste au-dessus du bon peuple, mais sans la naïveté qui lui permet, somme toute, d’être content de son sort, j’avais un badge qui me permettait d’assister aux séances les plus malcommodes, j’étais la piétaille de la piétaille. Le jour où Fitzcarraldo est passé en compétition, l’éditeur avait eu l’idée d’une vente-signature dans le palais des festivals, après la projection. Je me suis retrouvé derrière une petite table chargée d’exemplaires de mon livre, attendant le chaland comme cela m’est souvent arrivé par la suite dans des librairies ou des salons. C’est une situation qui peut être éprouvante et, pour mon baptême du feu, je l’ai connue sous sa forme la plus cruelle. Car le chaland qui sort d’une projection à Cannes est bombardé à longueur de journée de documents dont il ne sait que faire, dossiers de presse, books de photos, curriculum vitae et brochures en tous genres. L’idée d'acheter quelque chose d’imprimé est pour lui totalement incongrue. La plupart des gens qui défilaient devant ma table ne me prêtaient aucune attention mais quelques-uns, du geste mécanique et las propre au parasite de buffet qui, quand le plateau passe, prend une coupe de champagne parce que c’est gratuit, raflaient un exemplaire de mon livre, s’éloignaient en cherchant déjà des yeux une poubelle pour s’en débarrasser, comme d’un tract électoral accepté par lâcheté ou politesse, et j’étais obligé de leur courir après pour leur expliquer, sur un ton d’excuse, qu’en fait c’était à vendre.

Cette épreuve n’était rien en comparaison de l’interview avec Herzog. La veille du jour prévu, je lui avais fait remettre mon livre par son attaché de presse. Sachant qu’il ne lisait pas le français, je n’attendais pas qu’il m’en dise grand-chose, mais au moins qu’il accueille un jeune homme qui venait de passer un an à écrire sur son œuvre avec plus de chaleur que la procession de journalistes blasés auxquels il consacrait sa journée, par tranches de trois quarts d'heure pour chacun. Il m’a ouvert lui-même la porte de sa suite au Carlton. Vêtu d’un tee-shirt informe, d’un pantalon de chantier, de lourdes godasses de marche, il avait l’air de sortir de sa tente au camp de base de l’Everest, par gros temps, et bien sûr il ne souriait pas : tout était en ordre. Moi, je souriais, beaucoup trop. J’avais peur que l’attaché de presse ne l’ait pas prévenu, qu’il ne me distingue pas des autres journalistes, mais quand nous nous sommes assis j’ai vu mon livre sur la table basse et bredouillé, en anglais, quelque chose comme : « Ah, on vous l’a remis, je sais que vous ne pouvez pas le lire, mais... »

Je me suis arrêté, espérant qu’il prendrait le relais. Il m’a regardé un moment en silence, avec l’air de sagesse sévère qu’on imagine à Martin Heidegger ou maître Eckhart, puis, d’une voix très basse et en même temps très douce, une voix absolument magnifique, il a dit, je me rappelle ses mots exacts : « I prefer we dont talk about that. I know it ’s bullshit. Let ’s work. »

Let’s work, ça voulait dire : on fait l’interview, il faut bien, ça fait partie des emmerdements inévitables, comme les moustiques en Amazonie. J'étais si timide et si stupéfait qu’au lieu ― au lieu de quoi? De me lever et de partir? De le frapper? Quelle était la réaction appropriée? ―, j’ai mis en marche le magnétophone et posé la première des questions que j’avais préparées. Il y a répondu, ainsi qu’aux suivantes, de façon très professionnelle.



Une dernière histoire, avant de revenir à Limonov. Elle se passe en septembre 1973, les héros en sont Sakharov et sa femme, Elena Bonner, qui passent quelques jours au bord de la mer Noire. Sur la plage, un type les aborde. C’est un académicien, il dit à Sakharov l’admiration qu’il a pour lui, comme savant mais aussi comme citoyen, qu’il est l’honneur de son pays, etc. Sakharov, touché, le remercie. Deux jours plus tard paraît dans la Pravda un grand article où quarante académiciens dénoncent Sakharov ― à la suite de quoi il sera exilé pour quinze ans à Gorki. Parmi les signataires, il y a le type qui les a si chaleureusement abordés à la plage. Elena Bonner, découvrant cela, éclate en imprécations : celui-là, c’est vraiment la dernière des crapules. Le témoin qui raconte l’histoire regarde Sakharov, étonné qu’il ne s’indigne pas, ne s’énerve pas. Au lieu de ça, il réfléchit. En scientifique, il examine le problème, qui n’est pas que la conduite de l’académicien est déplaisante, mais qu’elle est incompréhensible.

J’ignore s’il a trouvé une explication ― ou alors, dirait Alexandre Zinoviev, c’est la société soviétique tout entière, l’explication. J’en cherche une, pour ma part, à la conduite de Herzog. Quelle satisfaction pouvait-il trouver à offenser gratuitement, posément, un garçon qui venait vers lui en lui exprimant son admiration? Il n’avait pas lu le livre et, même s’il était mauvais, ça ne changeait rien à l’affaire. Je regrette de rapporter un trait aussi accablant pour un homme que malgré tout j’admire et dont les œuvres récentes me donnent à penser qu’il ne ferait plus une chose pareille, qu’on le surprendrait beaucoup en lui rappelant qu’il l’a faite ; mais quand même, cela veut dire quelque chose, qui me concerne moi autant que lui.



Un ami à qui je racontais ma mésaventure m’a dit en riant : « Ça t’apprendra à admirer des fascistes. » C’était expéditif et, je crois, juste. Herzog, capable d’une vibrante compassion pour un aborigène sourd-muet ou un vagabond schizophrène, considérait un jeune cinéphile à lunettes comme une punaise méritant d’être moralement écrabouillée, et j’étais quant à moi le client idéal pour me faire traiter de la sorte. Il me semble qu’on touche là quelque chose qui est le nerf du fascisme.

Si on le dénude, ce nerf, que trouve-t-on? En étant radical, une vision du monde évidemment scandaleuse : übermenschen et untermenschen, Aryens et Juifs, d’accord, mais ce n’est pas de cela que je veux parler. Je ne veux parler ni de néonazis, ni d’extermination des présumés inférieurs, ni même de mépris affiché avec la robuste franchise de Werner Herzog, mais de la façon dont chacun de nous s’accommode du fait évident que la vie est injuste et les hommes inégaux : plus ou moins beaux, plus ou moins doués, plus ou moins armés pour la lutte. Nietzsche, Limonov et cette instance en nous que j’appelle le fasciste disent d’une même voix : « C’est la réalité, c’est le monde tel qu’il est. » Que dire d’autre? Ce serait quoi, le contre-pied de cette évidence ?

« On sait très bien ce que c’est, répond le fasciste. Ça s’appelle le pieux mensonge, l’angélisme de gauche, le politiquement correct, et c’est plus répandu que la lucidité. »

Moi, je dirais : le christianisme. L’idée que, dans le Royaume, qui n’est certainement pas l’au-delà mais la réalité de la réalité, le plus petit est le plus grand. Ou bien l’idée, formulée dans un sutra bouddhiste que m’a fait connaître mon ami Hervé Clerc, selon laquelle « l’homme qui se juge supérieur, inférieur ou même égal à un autre homme ne comprend pas la réalité ».

Cette idée-là n’a peut-être de sens que dans le cadre d’une doctrine qui considère le « moi » comme une illusion et, à moins d’y adhérer, mille contre-exemples se pressent, tout notre système de pensée repose sur une hiérarchie des mérites selon laquelle, disons, le Mahatma Gandhi est une figure humaine plus haute que le tueur pédophile Marc Dutroux. Je prends à dessein un exemple peu contestable, beaucoup de cas se discutent, les critères varient, par ailleurs les bouddhistes eux-mêmes insistent sur la nécessité de distinguer, dans la conduite de la vie, l’homme intègre du dépravé. Pourtant, et bien que je passe mon temps à établir de telles hiérarchies, bien que comme Limonov je ne puisse pas rencontrer un de mes semblables sans me demander plus ou moins consciemment si je suis au-dessus ou au-dessous de lui et en tirer soulagement ou mortification, je pense que cette idée ― je répète : « L’homme qui se juge supérieur, inférieur ou égal à un autre ne comprend pas la réalité » ― est le sommet de la sagesse et qu’une vie ne suffit pas à s’en imprégner, à la digérer, à se l’incorporer, en sorte qu’elle cesse d’être une idée pour informer le regard et l’action en toutes circonstances. Faire ce livre, pour moi, est une façon bizarre d’y travailler.



3

En plus d’écrire à Télérama, j’animais sur une radio libre une émission hebdomadaire et, quand est paru le Journal d’un raté, j’y ai invité Limonov. Je suis passé le prendre chez lui, à moto. Il habitait, dans le Marais, un studio à l’aménagement Spartiate, avec des haltères par terre et, sur la table, à côté de la machine à écrire, un appareil à ressorts pour fortifier les muscles des mains. Moulé dans un tee-shirt noir qui faisait valoir ses pectoraux et ses biceps, les cheveux coupés en brosse, il avait l’air d’un para, mais d’un para à grosses lunettes avec dans la silhouette, le visage, l’expression, quelque chose de curieusement enfantin. Sur la photo illustrant l’article que j’avais consacré à son livre, il portait une crête à l’iroquoise, des épingles, une panoplie de punk qui devait dater de son arrivée en France et qui était déjà passée de mode, et une des premières choses qu’il m’a dites, c’est qu’on aurait pu trouver une photo plus récente : ça avait vraiment l’air de l’ennuyer.

Je ne me rappelle pas grand-chose de l’émission. Je l’ai reconduit chez lui, après, et nous nous sommes quittés sans que je lui propose d’aller boire un verre et de nous revoir à l’occasion. C’est pourtant ainsi qu’il s’était fait ses premiers amis à Paris. Beaucoup étaient, comme moi, journalistes pigistes, animateurs de radios libres, éditeurs débutants. Des gens entre vingt et trente ans qui avaient aimé son premier livre et pris le prétexte d’une interview pour faire sa connaissance, après quoi on buvait des coups, dînait ensemble, sortait en bande, devenait copains. Fraîchement arrivé, ne connaissant personne et parlant mal français, il était évidemment très avide de telles relations, et c’est grâce à Thierry Marignac, Fabienne Issartel, Dominique Gaultier ou mon ami Olivier Rubinstein qu’il s’est rapidement intégré à la petite tribu des branchés parisiens : vernissages, cocktails d’éditeurs, soirées au Palace puis aux Bains-Douches. Moi, je n’appartenais pas à cette tribu que je feignais de dédaigner et qui en fait m’intimidait. C’est triste à dire, mais je ne suis jamais allé au Palace. Par la suite, j’ai croisé Limonov de temps à autre, en général à des fêtes chez Olivier. Nous échangions un vague salut, quelques mots. Il existait beaucoup pour moi et moi, pensais-je, très peu pour lui, c’est pourquoi j’ai été stupéfait, quand je l’ai revu vingt-cinq ans plus tard à Moscou, qu’il se rappelle parfaitement les circonstances de notre rencontre, l’émission de radio, et jusqu’à ma moto. « Une Honda 125 rouge, c’est bien ça? »

C’était bien ça.



Les premières années de son séjour à Paris ont été, je pense, les plus heureuses de sa vie. Il avait échappé de justesse à la misère et à l’anonymat. La parution du Poète russe, puis du Journal d’un raté, avait fait de lui une petite star, et cela dans un milieu qui lui plaisait : moins celui de l’édition et de la presse littéraire sérieuses que celui des jeunes gens à la mode qui ont tout de suite adoré sa dégaine, son français maladroit et ses propos tranquillement provocateurs. Des blagues cruelles sur Soljénitsyne, des toasts à Staline, c’était exactement ce qu’on avait envie d’entendre à une époque et dans un milieu qui, ayant enterré à la fois la ferveur politique et la niaiserie baba, ne juraient plus que par le cynisme, le désenchantement, la frivolité glacée. Même vestimentairement, le style soviétique avait la faveur des post-punks, qui raffolaient des grosses lunettes d’écaille façon Politburo, des insignes du Komsomol, des photos de Brejnev embrassant sur la bouche Honecker ― et Limonov a été éberlué, puis ému, de voir aux pieds d’une jeune styliste hyper-branchée des bottines de plastique à boutons-pression exactement semblables à celles que portait sa mère, à Kharkov, au début des années cinquante.



Lui qui s’était tant plaint d’être abonné aux catégories C ou D, il avait maintenant accès aux femmes de la classe A, et même A +, comme cette célèbre beauté parisienne à qui il a pratiquement mis la main dans la culotte lors d’un dîner mondain ― car on l’invitait, maintenant, dans des dîners mondains. Ils sont partis ensemble, ont fait la tournée des bars, elle l’a ramené, à l’aube, dans son élégant appartement de Saint-Germain-des-Prés. Elle avait les plus beaux seins qu’il ait jamais vus, mais ce n’était que le début du conte de fées car il s’est révélé qu’elle était comtesse ― une authentique comtesse ! ― et connaissait tout le monde à Paris. Drôle par-dessus le marché, buvant sec, fumant à la chaîne, jurant comme un charretier et, au moment de leur rencontre, célibataire. Édouard, intronisé amant de la saison, a fait de son côté forte impression sur le petit cercle d’homosexuels qui l’entourait et joué à la satisfaction générale son rôle de voyou de charme. Cette liaison flatteuse a duré quelques mois. Un petit Rastignac aurait su en tirer profit, mais il faut rendre à Édouard cette justice : ce n’est pas un petit Rastignac. Même quand il voudrait l’être, il a le génie de faire ce qu’il ne faut pas faire pour s’élever dans le monde. À l’automne 1982, invité à New York par son éditeur américain ― car il avait maintenant un éditeur américain ―, il a rencontré, dans un bar où elle chantait, une Russe de vingt-cinq ans qu’il a ramenée à Paris et installée dans son studio. La comtesse, si elle a souffert de leur rupture, n’en a rien montré. Ils ont cessé de se voir, la Russe étant jalouse, mais sont restés, de loin, bons camarades.



Je n’ai fait qu’apercevoir Natacha Medvedeva, chez Olivier Rubinstein qui les fréquentait beaucoup tous les deux. Elle était spectaculaire : grande, majestueuse, les cuisses puissantes moulées dans des bas résille, maquillée comme une voiture volée et, selon Olivier qui pourtant l’aimait bien, « super casse-couilles ». Édouard en était fou amoureux ― ce qu’il n’avait pas du tout été de la comtesse. Il voyait en elle une aristocrate selon son cœur. Une fille des rues, une hors-la-loi, née comme lui dans une grise banlieue soviétique et partie à la conquête du vaste monde avec pour seuls atouts sa beauté tapageuse, sa voix de contralto, son humour brutal de survivante. Ils étaient amants, et amants passionnés, mais aussi frère et sœur, et même s’il se plaisait dans le rôle du prolo qui fait mouiller la comtesse, ce fantasme-là, je pense, avait moins de prise sur lui que celui du couple d’aventuriers quasi incestueux, sortis de la même mouise, unis pour affronter le monde méchant par un pacte à la vie à la mort. Il était avide de séduire mais, foncièrement, monogame. Il croyait que chacun est destiné, dans sa vie, à rencontrer un certain nombre de personnes et que ce nombre est fixé, qu’une fois ces chances gaspillées on a perdu. Il avait quitté Anna parce qu’il avait trouvé mieux qu’elle. Elena l’avait quitté parce qu’elle avait cru trouver mieux que lui. Natacha serait la bonne parce qu’ils étaient à égalité : deux enfants perdus, qui s’étaient reconnus au premier regard et ne se quitteraient jamais.



Il raconte une jolie histoire, dans Le Livre des morts, c’est leur visite à Siniavski. Écrivain de talent, dissident de la première heure, Andreï Siniavski avait porté en terre le cercueil de Pasternak et, après un procès presque aussi célèbre que celui de Brodsky, passé quelques années en Sibérie. C’était l’archétype de ces penseurs russes à grande barbe qui, dans l’émigration, ne parlaient que russe, avec des Russes et de la Russie, tout ce qu’Édouard dédaignait, pourtant il avait de l’affection pour Siniavski, qu’il allait parfois voir dans son pavillon plein de livres de Fontenay-aux-Roses. Il les trouvait touchants, sa femme et lui, sans détour, hospitaliers, et, alors qu’ils étaient à peine plus âgés que lui, il pensait à eux comme à des parents. Elle le surveillait pour qu’il ne boive pas, parce que c’était mauvais pour sa santé, mais dès qu’Andreï Donatovitch avait un petit coup dans le nez sa gravité devenait sentimentale, il serrait les gens dans ses bras en leur disant qu’il les aimait.

Le jour où Édouard leur a amené Natacha, ils ont bu du thé puis de la vodka, mangé des harengs et des cornichons marinés, c’était un chaleureux petit îlot de Russie en banlieue parisienne et, à leur demande, elle s’est mise à chanter. Des romances, des ballades de la Grande Guerre patriotique, où il était question de bataillons perdus, de soldats morts au front, de leurs fiancées qui les attendaient. Sa voix était magnifique, rauque et profonde, tous ceux qui l’ont connue disent que quand elle chantait, c’est bien simple : on lui voyait l’âme. Quand elle en est venue au Foulard bleu, une chanson que personne, homme ou femme, né en Union soviétique après la guerre, ne peut entendre sans pleurer, c’était tellement intense, tellement bouleversant, que les trois auditeurs n’osaient plus se regarder. Au moment de partir, en embrassant Édouard, Siniavski, reniflant, les yeux encore rougis par les larmes, lui a dit à mi-voix : « Quelle femme vous avez, Édouard Veniaminovitch ! Quelle femme ! Comme vous devez être fier ! »



Elle a été engagée comme chanteuse au cabaret russe Raspoutine. Elle rentrait tard, après son tour de chant, et souvent ivre. Quand il a découvert qu’elle commençait à boire dès le réveil, il a fallu admettre que ce qu’il avait d’abord pris pour une solide descente était en réalité de l’alcoolisme. Cette distinction n’est jamais facile à faire, encore moins pour des Russes, mais il la faisait, lui, pour son compte. Il pouvait au cours d’une soirée absorber une quantité d’alcool ahurissante puis ne boire que de l’eau pendant trois semaines, et même la plus sévère des cuites ne l’a jamais empêché d’être à 7 heures du matin devant sa table de travail. Il dit, et je le crois, avoir fait tout ce qu’il a pu pour protéger Natacha de son démon, la surveillant, cachant les bouteilles et surtout lui répétant qu’il est criminel, quand on a du talent, de le laisser perdre. Il a su lui donner suffisamment confiance pour qu’elle arrête complètement de boire, le temps d’écrire, sur son adolescence zonarde à Leningrad, un livre qui s’appelait Maman, j’aime un voyou, et qu’Olivier a publié. Cette trêve a duré quelques mois, puis elle a replongé : dans l’alcool, mais pas seulement. Elle disparaissait deux, trois jours. Fou d’inquiétude, il errait dans Paris à sa recherche, téléphonait à leurs amis, aux hôpitaux, aux commissariats. Elle finissait par revenir, hagarde, sale, titubant sur ses talons hauts. Elle s’abattait sur le lit, c’était lui qui devait soulever son corps alourdi, déjà fané, pour la déshabiller. Quand elle émergeait, au bout de quarante-huit heures, il s’occupait d’elle comme d’un enfant malade, lui apportait du bouillon sur un plateau mais aussi la questionnait, et elle disait ne rien se rappeler. Zapoï.

Des amis communs, aussi délicatement que possible, lui ont dit qu’en plus de boire jusqu’à tomber dans la rue elle se tapait des types, souvent des inconnus. S’ils s’étaient résolus à le lui dire, c’est parce que cela pouvait être dangereux. Elle a avoué, en pleurant : c’était quelque chose qu’elle faisait depuis l’âge de quatorze ans. À chaque fois, après, elle avait honte, elle se promettait de ne pas recommencer et elle recommençait, elle ne pouvait pas s’empêcher. Autrefois, le mot de nymphomanie éveillait chez Édouard des associations plaisamment gaillardes : si toutes les filles étaient nymphomanes, disait-il, la vie sur terre serait plus drôle. En réalité, ce n’était pas drôle du tout. La femme superbe et flamboyante qu’il aimait, cette femme dont il était si fier et à qui il avait juré fidélité et assistance était une malade, une de plus. À de violentes querelles succédaient, au lit, des réconciliations passionnées. Elle pleurait, il la consolait, la serrait dans ses bras, la berçait en lui répétant qu’elle pouvait s’appuyer sur lui, qu’il serait toujours là, qu’il la sauverait. Puis ça recommençait, elle se défendait contre sa protection comme celui qui se noie frappe son sauveteur et veut l’entraîner par le fond. Ils se sont plusieurs fois séparés, plusieurs fois remis ensemble, illustrant le schéma classique : ni avec toi ni sans toi.



Il avait l’ambition de passer du statut d’écrivain un peu connu à celui d’écrivain vraiment célèbre, et il savait que pour cela il faut de la discipline. Rarement couché après minuit, il se levait à l’aube et après sa séance de pompes et d’haltères s’attablait devant la machine pour ses cinq heures de travail quotidien. Ensuite, il s’estimait libre de traîner dans les rues, avec une préférence pour les quartiers chic, Saint-Germain-des-Prés ou le faubourg Saint-Honoré, contre lesquels il était fier d’avoir gardé sa haine intacte : tant qu’on est méchant, c’est qu’on n’est pas devenu un animal domestique. À ce rythme, il a écrit et publié un livre par an, pendant dix ans. Il n’avait qu’un sujet, sa vie, qu’il débitait par tranches. Après la trilogie « Édouard en Amérique » (Le poète russe préfère les grands nègres, Journal d’un raté. Histoire de son serviteur), on a eu droit à Édouard délinquant juvénile à Kharkov (Portrait d’un bandit dans son adolescence. Le Petit Salaud), puis à l’enfance d’Édouard sous Staline (La Grande Epoque), sans compter quelques recueils de nouvelles recyclant ce qui n’avait pas trouvé place dans les romans. C’étaient de très bons livres : simples, directs, pleins de vie. Les éditeurs étaient contents de les publier, les critiques de les recevoir et ses fidèles lecteurs, dont j’étais, de les lire, mais à sa grande déception le cercle des fidèles lecteurs ne s’élargissait pas. Un de ses éditeurs lui a conseillé, pour changer et peut-être avoir un prix, d’écrire un vrai roman, de préférence salace. Il s’est mis à la tâche avec son sérieux habituel, a pondu quatre cents pages sur un émigré russe qui se fraie un chemin dans la haute société new-yorkaise en initiant des femmes riches au sadomasochisme, mais malgré ses efforts pour être scandaleux, malgré la couverture d’un magazine branché qui le montrait en smoking, l’air pervers, avec deux filles nues à ses pieds, le vrai roman, qui s’appelait Oscar et les femmes, n’a pas marché ― il faut dire qu’il était franchement mauvais. Le Poète russe s’était vendu à quinze mille exemplaires, un grand succès pour un premier livre, mais il s’attendait à ce que ce succès ne cesse d’augmenter, or non, il s’était tassé et depuis stagnait quelque part entre cinq et dix mille. En termes de revenus, même avec quelques traductions et en obtenant sur sa bonne mine des avances supérieures au montant de ses droits réels, ce n’était pas le Pérou : 50, 60.000 francs par an, ce que gagnait par mois un cadre supérieur. Il en était encore à fouiller les rayons du supermarché de Saint-Paul à la recherche des trucs les moins chers, ces trucs de pauvre qu’il avait mangés toute sa vie : une poule pour faire une soupe qui dure longtemps, des nouilles, du vin en bouteille de plastique, et à la caisse il lui manquait deux francs, il devait rendre un article sous les yeux méprisants des clients dans la queue, derrière lui.

Ecrire n’avait jamais été pour lui un but en soi mais le seul moyen à sa portée d’atteindre son vrai but, devenir riche et célèbre, surtout célèbre, et au bout de quatre ou cinq ans à Paris il s’est rendu compte que ça n’allait peut-être pas arriver. Il allait peut-être vieillir dans la peau d’un écrivain de second plan, à la réputation agréablement sulfureuse, que ses collègues regardent avec envie dans les salons du livre parce qu’il attire des jolies filles un peu destroy et qu’ils lui prêtent une vie plus colorée que la leur, mais en réalité il habite une soupente avec une chanteuse alcoolique, vide les poches de ses habits pour voir s’il a de quoi s’acheter une tranche de jambon et se demande avec angoisse quels souvenirs il lui reste à accommoder pour son prochain livre, car la vérité est qu’il arrive au bout, il a pratiquement tout débité de son passé, il ne lui reste plus que le présent, et le présent c’est cela : pas de quoi pavoiser, surtout quand on apprend que cet enculé de Brodsky vient d’avoir le prix Nobel.

окончание главы
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berlin
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