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Не всё об Эдуарде Лимонове...
Ich bin weder Politiker noch Philosoph. Ich bin Schriftsteller...
Emmanuel Carrère LIMONOV (часть девятая) 
12th-Nov-2011 03:22 pm



Emmanuel Carrère
LIMONOV


IX. Lefortovo, Saratov, Engels, 2001―2003

1

Toute sa vie, Édouard en a rêvé. Quand il lisait, petit, Le Comte de Monte-Cristo. Quand il a entendu son garde-chiourme de père, une nuit, raconter à sa mère l’histoire de ce condamné à mort si courageux, si calme, si maître de lui, qui est devenu le héros de son adolescence. Pour un homme qui se voit comme un héros de roman, la prison, c’est un chapitre à ne pas rater et je suis sûr que, loin d’être accablé, il a joui de chaque instant, j’allais dire de chaque plan de ces scènes de film cent fois vues : les vêtements civils et les quelques affaires, montre, clé, portefeuille, qu’on laisse à la consigne; l’uniforme ressemblant à un pyjama qu’on vous donne à la place; l’examen médical, avec toucher rectal ; les deux gardiens qui vous encadrent dans le labyrinthe sans fin des couloirs; la succession des grilles et des portails ; enfin la lourde porte de métal qui s’ouvre, puis se referme derrière vous, et voilà, on y est, c’est dans ces huit mètres carrés qu’on va vivre quelques mois ou quelques années et, comme à la guerre, montrer ce qu’on vaut vraiment.

.

On ne l’a pas traité en menu fretin : il est à Lefortovo, où on met les plus dangereux des ennemis de l’État. Les grands prisonniers politiques d’Union soviétique, puis de Russie, les terroristes de haut vol, tous sont passés par là, il n’est pas difficile de s’y prendre pour le Masque de fer. Aujourd’hui encore, cette forteresse du KGB, située aux environs de Moscou, ne figure sur aucune carte et le secret y est tel qu’au début Édouard ne sait pas de quoi ses compagnons et lui sont accusés. Il n’a pas vu d’avocat, n’a pas le droit de recevoir de visites. Il ne sait pas non plus quand l’instruction commencera, ce qu’on dit au-dehors de son arrestation, si on en dit quelque chose et même si ses proches sont au courant.

Au contraire de la plupart des établissements pénitentiaires en Russie, Lefortovo n’est pas sale, pas surpeuplé, on ne s’y fait pas violer ni tabasser, en revanche on est soumis à un isolement strict. Non seulement on n’est pas obligé de travailler mais, le voudrait-on, on ne peut pas. Individuelles, blanches, aseptisées, les cellules sont toutes équipées de la télévision, les détenus sont libres de la regarder du matin au soir et cette addiction cotonneuse les plonge à plus ou moins long terme dans l’apathie, puis la dépression. La promenade quotidienne a lieu, au point du jour, sur le toit de la prison, mais chacun est assigné à un espace de quelques mètres carrés, entièrement clos de grillage, et pour empêcher que d’un de ces espaces à l’autre quelques paroles puissent être échangées, des hautparleurs diffusent une musique tellement assourdissante qu’on peut hurler tout son soûl sans entendre soi-même le son de sa voix. Cette promenade ingrate n’est pas obligatoire non plus, et beaucoup finissent par s’en dispenser : ils restent au lit, se tournent contre le mur, ne respirent plus jamais l’air du dehors. L’hiver, quand il fait encore nuit et horriblement froid, plus personne ne sort, et les gardiens qui ont pris l’habitude, une fois sonné le réveil, de revenir tranquillement prendre le thé, seront très étonnés quand le détenu Limonov exigera cette promenade à laquelle lui donne droit le règlement. « Mais il fait moins vingt-cinq », lui objecte-t-on. Peu importe. Tout au long de son séjour à Lefortovo, Édouard ne laissera pas passer un jour sans sortir sur le toit et, une demi-heure durant, courir comme un dératé sur son arpent de béton, y faire des pompes et des abdos, boxer l’air glacé. Ça agace un peu les gardiens de devoir, pour cet unique client, sortir de leur cambuse bien chauffée, mais ça les impressionne aussi. En outre il est poli, d’humeur égale, on voit que c’est un homme éduqué : bientôt ils l’appelleront « professeur ».



S’il y a une chose au monde qu’Édouard déteste, c’est perdre son temps. Or la prison, c’est le royaume du temps perdu, du temps qui se traîne sans forme ni direction, et particulièrement une prison comme Lefortovo où les détenus sont abandonnés à leurs propres ressources. Tandis que les autres font la grasse matinée, il se lèvera donc à 5 heures du matin et jusqu’au moment du coucher tirera de chaque instant le maximum de rendement. Il se fera une règle, à la télévision, de ne regarder que les informations, jamais un film ou une émission de variétés qu’il considère comme le début de l’avachissement. À la bibliothèque, de dédaigner les romans faciles, ceux qui font, comme on dit, « passer le temps », et d’emprunter l’un après l’autre les arides volumes de la correspondance de Lénine, qu’il lit assis bien droit devant sa table, en prenant des notes dans son cahier. Ce sont les seules faveurs qu’il demandera jamais : une table, une lampe qui éclaire correctement, un cahier, et les gardiens de plus en plus admiratifs les lui accorderont de bonne grâce. En un an, à ce régime, il écrira quatre livres, dont une autobiographie politique et un texte inclassable, son plus beau selon moi depuis le mémorable Journal d’un raté : Le Livre des eaux.



L’été précédent, avant d’aller dans l’Altaï, de pressants besoins d’argent l’ont poussé à boucler en un mois ce Livre des morts dont je me suis beaucoup servi. En faisant les portraits des gens célèbres ou inconnus qu’il a croisés et qui, depuis, sont morts, il évoquait ses propres souvenirs, comme ça lui venait, et, malgré la contrainte d’écrire pour tenir les délais plus de vingt pages par jour, l’exercice lui a plu à tel point qu’il a eu envie, en prison, de faire quelque chose du même genre. Il aurait pu, comme Georges Perec, dresser la liste des lits où il avait dormi, comme Don Juan celle des femmes avec qui il avait couché, ou encore, en bon dandy, raconter l’histoire de quelques-uns de ses habits. Il a choisi les eaux : mers, océans, rivières, lacs, bassins et piscines. Pas forcément des eaux où il s’est baigné ― bien qu’il se soit promis, dès qu’il a su nager, de le faire à chaque fois que c’était humainement possible, et tel qu’on le connaît on se doute qu’il s’est rarement laissé arrêter par le froid, la saleté, la hauteur des vagues ou la perfidie des courants. Le livre ne suit aucun plan, ni chronologique ni géographique, il passe au gré de l’humeur d’une plage de la Côte d’Azur où il regarde Natacha en train de nager à une baignade dans le fleuve Kouban avec Jirinovski. Il se rappelle ses promenades le long de la Seine, au temps où il vivait à Paris; les sirènes des bateaux qu’il voyait se croiser sur l’Hudson, de sa fenêtre chez le milliardaire Steven; une fontaine, à New York, où il s’est baigné ivre et a perdu ses verres de contact ; la côte bretonne avec Jean-Édern Hallier et la plage d’Ostie, près de Rome, où il est allé avec Elena quelques mois avant que Pasolini ne s’y fasse assassiner; la mer Noire, pendant la guerre de Transnistrie, les torrents de l’Altaï où le trappeur Zolotarev lui a appris à pêcher et le grand bassin du Luxembourg où, dans les premiers temps de son séjour à Paris, il projetait d’attraper les carpes tellement il était affamé. Il y a une quarantaine de courts chapitres, comme ça, précis et lumineux, télescopant les lieux et les époques, mais qui dans leur désordre s’ordonnent malgré tout autour des femmes de sa vie.

Anna, Elena, Natacha, on les connaît déjà. Il a longuement raconté de quel amour, toutes les trois, il les a aimées, comment il a quitté l’une et comment les deux autres l’ont quitté, comment elles l’ont rendu fou de chagrin et comment, c’est du moins ce qu’il dit, elles l’ont toutes les deux amèrement regretté car leur chance d’avoir une vie hors du commun, c’était lui. On n’a fait en revanche qu’entrevoir Liza, puis Nastia, et je sais avec quelle violence l’esprit du temps réprouve le penchant des hommes mûrs pour la chair fraîche ; moi-même, pour être honnête, je trouve ça pathétique, un type de soixante ans qui ne couche qu’avec des filles dont chacune est plus jeune que la précédente ; il n’empêche, c’est comme ça, et Le Livre des eaux est un hymne à la petite Nastia, qui avait seize ans quand il l’a rencontrée et en paraissait douze. Il lui achetait des glaces, surveillait ses devoirs. Quand ils se promenaient, main dans la main, au bord de la Néva à Saint-Pétersbourg ou au bord de l’Iénisséï, à Krasnoïarsk, personne n’était choqué parce qu’on les croyait père et fille. Ce n’était pas une beauté spectaculaire comme Elena, Natacha ou Liza, mais une toute petite punkette d’un mètre cinquante-huit, timide, introvertie, limite autiste, qui sur son autel de demi-dieux transgressifs avait placé le scandaleux écrivain Limonov entre le scandaleux rocker Marylin Manson et le tueur en série Tchikatilo ― l’Hannibal Lecter ukrainien. Elle lui vouait un culte et lui, en prison, s’est mis à lui en vouer un aussi. Dans son livre, il sertit comme autant de joyaux les souvenirs de leurs deux années ensemble. Elle a dix-neuf ans à présent, et il se demande avec inquiétude ce qu’elle devient au-dehors, si elle ne l’oublie pas, si elle ne le trahit pas. Il se targue, en principe, d’être un homme lucide et réaliste. Tout en se croyant, lui, capable de fidélité, il ne nourrit aucune illusion sur celle des autres. Elena, Natacha, Liza, il ne se figure pas un instant qu’en pareille situation elles l’attendraient. Alors que Nastia, oui. Nastia, il espère qu’elle l’attend, il croit qu’elle l’attend, il serait désespéré d’apprendre qu’elle ne l’a pas attendu.

Mais jusqu’à quand? Il a franchi la porte de la prison dans la peau d’un homme de cinquante-huit ans qui ne pesait pas un gramme de plus qu’à vingt, un homme au sommet de ses moyens et de sa séduction, mais nul ne sait quand il en sortira et si, malgré sa volonté, sa résistance, il ne sera pas devenu, comme l’écrasante majorité des détenus, un homme brisé.



On n’est pas obligé, à Lefortovo, de se raser ni de se couper les cheveux et il laisse, par défi, pousser les siens. Ils balaient, quand il écrit, le plateau de la table. Si ça continue, ils finiront par balayer le sol. Il ne ressemblera plus à Edmond Dantès dans Le Comte de Monte-Cristo, mais à son vieux compagnon du château d’If, l’abbé Faria.



2

Il restera quinze mois à Lefortovo, soumis à ce régime d’isolement rigoureux. Puis, dans un Antonov du gouvernement et sous une escorte policière aussi impressionnante que s’il était Carlos ou, à lui tout seul, la bande à Baader, on le transfère à Saratov, sur la Volga, où doit avoir lieu son procès. Pourquoi à Saratov? Parce que c’est la juridiction russe la plus proche géographiquement du Kazakhstan, où il est supposé avoir commis les crimes qu’on lui reproche. Quels sont ces crimes, au juste? Impossible de l’ignorer à Saratov où, en toute occasion, on doit non seulement décliner son identité ― nom, prénom et prénom du père ―, mais encore énumérer les articles sous le coup desquels on est emprisonné. Ainsi, dès son arrivée, Édouard apprend-il à débiter comme une mitraillette ce mantra qui aujourd’hui encore jaillit de ses lèvres si on le réveille en sursaut : « Savenko, Édouard Veniaminovitch, articles 205, 208, 222 paragraphe 3, 280 ! »



Expliquons. 205, c’est terrorisme. 208 : organisation d’une bande armée ou participation à celle-ci. 222 paragraphe 3 : acquisition, transport, vente ou stockage illicites d’armes à feu. Et 280 : incitation à des activités extrémistes.

Quand le juge d’instruction, lors de leur première entrevue, lui signifie ces chefs d’accusation et les très lourdes peines qui en découlent, Édouard est partagé entre l’orgueil d’être inculpé pour des trucs aussi sérieux et l’intérêt vital de s’en disculper. D’un côté, il lui coûte de reconnaître qu’une demi-douzaine de clampins tankés dans une cabane de l’Altaï, à cent kilomètres de la frontière kazakhe, sans autres armes que quelques fusils de chasse, avaient aussi peu de chances de déstabiliser le Kazakhstan que de déclencher, tout seuls dans leur coin, une guerre atomique. De l’autre, s’il ne veut pas être pas foutu vingt ans au trou comme terroriste, il n’a pas d’autre choix que de passer pour un mariole. Le juge, cependant, semble mal disposé à entendre ses arguments et ne démord pas de la version proposée par le FSB, selon laquelle lui et ses six complices constituent une menace sérieuse pour la sécurité du pays.

Cette version, pour tout arranger, est illustrée par un téléfilm que la première chaîne russe diffuse juste au moment de son arrivée à Saratov. Depuis son arrestation, il y a eu le 11 Septembre, et cela se sent : le parti national-bolchevik est présenté dans le téléfilm comme une branche d’Al-Quaeda, l’isba de l’Altaï comme ce camp d’entraînement secret, rassemblant des centaines de combattants fanatiques, dont il a effectivement rêvé et à quoi la réalité, il le sait bien, ressemblait si peu. Tout le monde dans la prison a vu La Chasse au fantôme (c’est le titre du film), tout le monde sait qu’Édouard en est le héros, et tout le monde se met à le surnommer « Ben Laden » ― ce qui est flatteur, bien sûr, mais aussi dangereux.



Saratov, c’est le contraire de Lefortovo : on ne risque pas d’y souffrir d’isolement mais de promiscuité. Bien que les cellules soient prévues pour quatre, on s’y entasse souvent à sept ou huit. Quand Édouard est entré pour la première fois dans la sienne, tous les lits étaient occupés et, sans protester, il a déroulé son matelas par terre, trouvant normal que le dernier arrivé soit le moins bien servi. Cette humilité a surpris, en bien. Il débarque précédé d’une réputation d’intellectuel, de prisonnier politique et de célébrité, trois raisons d’être considéré comme un casse-couilles prétentieux, trois raisons pour que ça se passe mal. Mais il se montre tout de suite un gars simple et direct, ne cherchant qu’à sidiet’ spokoïno, c’est-à-dire tirer son temps tranquille, sans faire de vagues, sans la ramener, sans s’attirer d’ennuis ni en attirer à quiconque, et chacun apprécie cette sagesse de prisonnier expérimenté, en même temps chacun sent que sous ses airs placides c’est un vrai dur. Pas le genre à dire bêtement, s’il voit quelqu’un bricoler ou faire la popote : « Je peux t’aider? », mais plutôt à deviner ce qu’il faut faire et à le faire. Évitant les paroles et les gestes inutiles, ne rechignant pas aux corvées, s’il reçoit un colis le partageant, respectant sans qu’on ait besoin de les lui expliquer les règles non écrites qui régentent la vie de la prison. N’en faisant pas trop pour autant, imposant avec une calme autorité sa façon bien à lui de voir et de faire les choses. Cela surprend, au début, qu’il n’accepte jamais une partie de cartes ou d’échecs parce qu’il estime que c’est une perte de temps, et qu’il le passe, ce temps, à lire ou écrire sur sa couchette, mais on comprend vite qu’il n’y a aucun snobisme là-dedans : il est comme ça, c’est tout, et ça ne l’empêche pas d’être toujours disponible quand quelqu’un a besoin d’un coup de main pour une lettre à sa petite amie ou même pour sa grille de mots fléchés. Une semaine après son arrivée, tout le monde est d’accord : c’est un type bien.



Il y a eu des périodes, tandis que j’écrivais ce livre, où je détestais Limonov et où j’avais peur, en racontant sa vie, de me fourvoyer. Me trouvant à San Francisco lors d’une de ces périodes, j’ai parlé de ce que je faisais à mon ami Tom Luddy, et Tom, qui est la personne au monde la plus douée pour établir ce genre de connexions (quelle que soit la question qui vous occupe, il aura un tuyau à vous donner ou quelqu’un de précieux à vous faire rencontrer), a réagi au quart de tour. « Limonov? J’ai une amie qui le connaît très bien. Demain, si tu veux, on dîne avec elle. » C’est ainsi que j’ai fait la connaissance d’Olga Matitch, une Russe blanche d’une soixantaine d’années qui enseigne la littérature russe à Berkeley et a connu Édouard à l’époque où il vivait aux Etats-Unis. Quand est paru Moi, Editchka, les slavisants, qu’ils soient américains ou français, se sont demandé avec perplexité quoi penser de son auteur, mais, assez vite, ils ont comme un seul homme choisi de le détester. Olga est l’exception, elle n’a jamais rompu avec lui, donne des cours sur son œuvre, va le voir quand elle est à Moscou, lui porte depuis trente ans une affection et une estime indéfectibles, et c’est une exception d’autant plus significative qu’elle m’a fait l’impression d’une femme non seulement intelligente et civilisée, mais profondément bonne. Je sais, ce n’est qu’une impression, mais c’est comme pour Zakhar Prilepine : je m’y fie.

Or voici ce qu’elle m’a dit : « J’en ai connu, vous savez, des écrivains, et surtout des écrivains russes. Je les ai tous connus. Et le seul type bien, vraiment bien, parmi eux, c’était Limonov. Really, he is one of the most decent men I have met in my life. »

J’ai entendu le mot decent, dans sa bouche, au sens que lui donnait George Orwell quand il parlait de common decency : cette haute vertu qui est, disait-il, plus répandue dans le peuple que dans les classes supérieures, extrêmement rare chez les intellectuels, et qui est un composé d’honnêteté et de bon sens, de méfiance à l’égard des grands mots et de respect de la parole donnée, d’appréciation réaliste du réel et d’attention à autrui. Alors, c’est sûr, j’ai beau me fier à Olga, j’ai un peu de mal à voir cette auréole nimber le visage d’Édouard quand il tire sur Sarajevo ou complote avec d’aussi sombres connards que le colonel Alksnis (qu’on se rassure : Olga a du mal elle aussi). Mais à certains moments, oui, je vois ce qu’elle veut dire, et la prison est un de ces moments. Peut-être le plus haut moment de sa vie, celui où il a été le plus près d’être ce qu’il s’est toujours, vaillamment, avec un entêtement d’enfant, efforcé d’être : un héros, un homme vraiment grand.



Ses compagnons sont des prisonniers de droit commun, condamnés à de lourdes peines, pour des crimes lourds. La plupart relèvent de l’article 162 : meurtre avec circonstances aggravantes et, lui qui a toujours respecté les bandits, il est fier d’avoir forcé leur respect. Fier qu’ils voient son parti, non comme un ramassis de jeunes idéalistes, mais comme un gang (« Tu as sept mille hommes ? Putain ! ») ; fier qu’on l’appelle, quand ce n’est pas Ben Laden, « Limon le Caïd » ; et fier par-dessus tout qu’un parrain, discrètement, comme on fait savoir à quelqu’un qu’il ne tiendrait qu’à lui d’entrer à l’Académie, lui ait un jour demandé si ça lui plairait d’être accueilli dans la confrérie des vory v zakonié, les voleurs dans la loi, cette aristocratie de la pègre qui l’a tellement fait rêver dans son adolescence. Tout cela m’en impose sans me surprendre : c’est Édouard tout craché. Ce qui me surprend davantage, et donne raison à Olga, c’est que dans les trois livres où il a relaté son séjour en prison il parle beaucoup moins de lui-même que des autres. Lui le narcisse, l’égotiste, on le voit s’oublier, oublier de prendre la pose et s’intéresser sincèrement aux affaires qui ont valu à ses compagnons d’être là où ils sont.

Certains lui disent : « Tu es écrivain, tu devrais écrire mon histoire. » Alors, sans se faire prier, il l’écrit, et cela donne des dizaines de micro-romans. Il y a, par exemple, la saga de la bande d’Engels : huit mafieux qui ont mis en coupe réglée cette ville industrielle de la région, généreusement flingué rivaux et flics, et écopé pour cela de condamnations allant de vingt-deux ans à perpète. Il y a la triste, si triste mésaventure du détenu qui attendait sa proche libération, qui depuis des semaines bassinait les autres en leur décrivant, étape par étape, le chemin qui le conduirait à sa fiancée, mais la veille du grand jour il reçoit d’elle une lettre où elle lui avoue qu’elle s’est mise en ménage avec un autre homme ― et tout en faisant ce qu’il peut pour réconforter le pauvre garçon, Édouard bien entendu pense à Nastia. Il y a l’histoire affreuse des deux cousins qui ont violé et tué une fillette de onze ans. Ces deux adolescents provinciaux, dont l’un est attardé mental, il les a côtoyés. Il a senti flotter autour d’eux l’aura de misère et de honte qui entoure les criminels sexuels. Il a reconstitué, fasciné, « comment deux très jeunes mâles solitaires en viennent à casser une fine et gracieuse poupée parce qu’ils ne savent pas comment la manier ». Et quand, avant de quitter Saratov, un de ces garçons qui va passer le reste de sa vie à se faire martyriser dans un camp à régime ultra-sévère lui glisse : « Bonne chance, Edik », il est troublé, bouleversé même : ce viatique-là, il en veut bien.



« J’en ai croisé beaucoup, écrit-il, de ces hommes forts et méchants qui ont tué et maintenant sont torturés par l’État. Je suis leur frère, un petit moujik comme eux, ballotté par le vent mauvais des prisons. Vous me l’avez demandé, j’écris pour vous, les gars, les hôtes des oubliettes. Je ne vous juge pas. Je suis l’un d’entre vous. »

C’est vrai, il ne juge pas. Il est sans illusions, sans compassion, mais attentif, curieux, serviable à l’occasion. De plain-pied. Présent. Je pense à mon ami, le juge Étienne Rigal : le plus grand compliment qu’il puisse faire à quelqu’un, c’est de dire qu’il sait où il est. S’il y a une personne au monde de qui je n’aurais jamais songé à le dire, c’est Limonov, qui avec tout son courage et son énergie vitale me semble être la plupart du temps à côté de la plaque. Mais en prison, non. En prison, il n’est pas à côté de la plaque. Il sait où il est.

Autre citation, que j’aime bien : « Je fais partie des gens qui ne sont perdus nulle part. Je vais vers les autres, les autres vont vers moi. Les choses se mettent en place naturellement. »



Un de ceux avec qui il s’entend le mieux est un certain Pacha Rybkine. À trente ans, ce colosse au crâne rasé en a déjà passé dix en prison et, comme il le dit joliment, « vit entouré de crimes comme les habitants d’une forêt vivent entourés d’arbres ». Cela ne l’empêche pas d’être un homme paisible, d’humeur toujours joyeuse, en qui se mêlent les traits du fol en Christ russe et de l’ascète oriental. Été comme hiver, même quand le thermomètre dans la cellule descend au-dessous de zéro, il est en short et tongs, il ne mange pas de viande, il ne boit pas de thé mais de l’eau chaude et pratique d’impressionnants exercices de yoga. On l’ignore souvent, mais énormément de gens, en Russie, font du yoga : encore plus qu’en Californie, et cela dans tous les milieux. Pacha, très vite, repère en « Édouard Veniaminovitch » un homme sage. « Des gens comme vous, lui assure-t-il, on n’en fait plus, en tout cas je n’en ai pas rencontré. » Et il lui apprend à méditer.

On s’en fait une montagne quand on n’a jamais essayé mais c’est extrêmement simple, en fait, et peut s’enseigner en cinq minutes. On s’assied en tailleur, on se tient le plus droit possible, on étire la colonne vertébrale du coccyx jusqu’à l’occiput, on ferme les yeux et on se concentre sur sa respiration. Inspiration, expiration. C’est tout. La difficulté est justement que ce soit tout. La difficulté est de s’en tenir à cela. Quand on débute, on fait du zèle, on essaie de chasser les pensées. On s’aperçoit vite qu’on ne les chasse pas comme ça mais on regarde leur manège tourner et, petit à petit, on est un peu moins emporté par le manège. Le souffle, petit à petit, ralentit. L’idée est de l’observer sans le modifier et c’est, là aussi, extrêmement difficile, presque impossible, mais en pratiquant on progresse un peu, et un peu, c’est énorme. On entrevoit une zone de calme. Si, pour une raison ou pour une autre, on n’est pas calme, si on a l’esprit agité, ce n’est pas grave : on observe son agitation, ou son ennui, ou son envie de bouger, et en les observant on les met à distance, on en est un peu moins prisonnier. Pour ma part, je pratique cet exercice depuis des années. J’évite d’en parler parce que je suis mal à l’aise avec le côté new âge, soyez zen, toute cette soupe, mais c’est si efficace, si bienfaisant, que j’ai du mal à comprendre que tout le monde ne le fasse pas. Un ami plaisantait récemment, devant moi, au sujet de David Lynch, le cinéaste, en disant qu’il était devenu complètement zinzin parce qu’il ne parlait plus que de la méditation et voulait persuader les gouvernements de la mettre au programme dès l’école primaire. Je n’ai rien dit mais il me semblait évident que le zinzin, là-dedans, c’était mon ami, et que Lynch avait totalement raison.

Du jour, en tout cas, où le bon et sage bandit Pacha Rybkine lui a expliqué le truc, Édouard avec son pragmatisme habituel en a saisi l’utilité, et il intègre à son rigoureux emploi du temps des plages de méditation. Au début, il s’assied en lotus sur son châlit, les yeux clos, mais une fois le pli pris il découvre que cela peut se faire partout, discrètement, sans avoir besoin de se mettre dans cette posture un peu ostentatoire dont abusent les campagnes publicitaires, que ce soit pour des eaux minérales ou pour des polices d’assurance. Dans les divers sas, clapiers métalliques et paniers à salade qui jalonnent le trajet du prisonnier entre sa cellule et le bureau du juge d’instruction, parmi les aboiements des chiens-loups, les suffocantes odeurs de pisse et les jurons matinaux des hommes d’escorte, il apprend à se retirer en lui-même et à atteindre la zone où il est tranquille, hors d’atteinte. S’il y a une personne, là encore, que je n’aurais pas imaginé s’adonnant à cet exercice, c’est bien lui, mais je pense qu’il est pour beaucoup dans l’équanimité remarquable dont il a fait preuve en prison. Je pense aussi que la rencontre de Zolotarev et l’étrange expérience qu’il a faite dans l’Altaï après avoir appris sa mort l’ont préparé à accepter ce cadeau, et il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour que je dise que c’est le trappeur qui, de là où il est, le lui a envoyé.



3

Le soir du 23 octobre 2002, ses compagnons de cellule regardent à la télé un de ces films policiers qu’ils adorent, malgré les tentatives d’Édouard pour leur faire prendre conscience de ce qu’ils ont, pour eux, d’insultant : les flics y sont montrés comme des héros, les délinquants comme des monstres, ils savent très bien que ce n’est pas vrai ― mais peu importe, ils ne s’en lassent pas. Soudain, le programme est interrompu et, au son d’une musique dramatique, on annonce qu’à Moscou les acteurs et le public d’un théâtre ont été pris en otages par un commando de terroristes tchétchènes. Les autres s’en foutent, la réalité les intéresse moins que leurs fictions idiotes et ils éteindraient bien la télé, mais Édouard s’y oppose et, journal après journal, ne manquera rien de ce qui se passera dans les cinquante-sept heures suivantes, jusqu’à l’attaque au gaz lancée à l’aube du 26 contre les huit cents personnes présentes dans le théâtre, terroristes et otages confondus.

Si l’affaire le passionne et l’inquiète tellement, c’est évidemment parce que lui-même est inculpé de terrorisme, que son procès approche et que la paranoïa qui déferle sur le pays ne va pas arranger ses affaires. C’est aussi parce qu’en regard de la montagne de cadavres gazés par les forces spéciales, les forfaits de ses compagnons de captivité semblent bien pâles, et il ne cessera par la suite de revenir à la comparaison entre des crimes commis dans un instant de passion ou d’ivresse que leurs auteurs paieront toutes leurs vies et des crimes d’État, pour quoi on vous décore. Mais ce qui frappe le plus, dans les notes qu’il a prises au jour le jour pendant la tragédie de la Doubrovka, c’est que son analyse, à chaud, sans autre information que celles que donne la télé, concorde exactement avec celle d’une femme qu’il ne connaît pas, que s’il la connaissait il n’aimerait sans doute pas, et qui a pu suivre tout cela de beaucoup plus près : Anna Politkovskaïa. Comme elle, il redoute dès le début un bain de sang. Quand ce bain de sang a lieu, il devine comme elle, du fond de sa cellule à Saratov, que les officiels mentent, qu’il y a beaucoup plus de victimes qu’ils ne l’avouent et que ces victimes, on n’a rien tenté pour les sauver. Quand, avec un mouvement de menton viril, Poutine déclare que « face à la menace terroriste, peu importent les pertes, nous ne nous laisserons pas faire, qu’on se le tienne pour dit ! », il se rappelle comme elle la rumeur insistante selon laquelle les terribles attentats de 1999 n’ont pas été commis par des Tchétchènes mais par le FSB, avec l’aval du président, et il finit comme elle par traiter celui-ci de « fasciste ». C’est la première fois, à ma connaissance, qu’il utilise ce mot en mauvaise part.



La petite Nastia vient de Moscou pour un parloir : une demi-heure, séparés par une vitre. Elle a vingt ans, elle est toute mignonne dans sa veste chinoise, avec sa longue natte noire. Elle lui parle de la faculté de journalisme où elle s’est inscrite en première année et des petits jobs qu’elle fait pour payer ses études : vendre des glaces, soigner des chiens dans un chenil. Elle lui demande s’il est d’accord pour qu’elle ait un pitbull, à la maison. Il consent en riant : « Je préfère que tu ramènes un chien plutôt qu’un mec. »

A-t-il le droit de répondre ça? Le doute à ce sujet le tourmente. Parfois, il pense que la sagesse, la noblesse aussi, serait de lui dire : « Ne m’attends pas. Éloigne-toi. Tu as ta vie à faire et tu ne la feras pas avec moi. Nous avons quarante ans de différence et Dieu sait dans combien de temps je sortirai d’ici. Trouve-toi un garçon de ton âge, pense à moi quelquefois, je te bénirai. » Pourtant il n’arrive pas à prononcer ces mots. Pas seulement parce qu’il tient à elle, parce qu’aucun détenu, dans aucune prison au monde, ne repoussera jamais l’amour d’une femme, mais aussi, mais surtout ― c’est du moins ce qu’il pense ― parce que prononcer ces mots, ce serait l’insulter. Ce serait traiter cette vaillante petite fille en personne ordinaire, soumise aux lois communes, alors qu’elle veut, de toutes ses forces, être une personne extraordinaire, une héroïne, la seule femme digne du héros qu’il est, la seule qui en dépit de l’adversité tiendra bon et, là où toutes les autres l’auraient trahi, lui restera fidèle.

« Tu sais, dit-elle, la plus jeune femme du prophète Mahomet, quand elle l’a rencontré, elle jouait encore à la poupée.

― À la poupée ? Vraiment ? Mais dis-moi : tu as l’intention de m’attendre longtemps ? »

Elle le regarde, candide, étonnée. Personne ne l’a jamais regardé ainsi. Personne ne l’a jamais aimé ainsi.

« Je t’attendrai toujours. »



Le 31 janvier 2003, le procureur du parquet général de la Fédération de Russie, un certain Verbine dont Édouard note qu’il ressemble à une tronçonneuse dressée verticalement, requiert contre l’accusé Savenko une peine de dix ans de réclusion criminelle au titre de l’article 205, de quatre ans au titre de l’article 208, de huit ans au titre de l’article 222, paragraphe 3, et de trois ans au titre de l’article 280, ce qui additionné fait vingt-cinq ans. Dans sa grande clémence, le procureur propose de les réduire à quatorze. L’accusé Savenko, qui a d’un bout à l’autre du procès plaidé non coupable, se force à écouter le réquisitoire sans ciller mais, intérieurement, il s’effondre. Il n’a même pas tiré deux ans, si le juge suit le procureur il en aura soixante-quinze quand il sortira. Courage et volonté n’y changent rien, un homme de soixante-quinze ans qui sort après quatorze ans de taule en Russie, il sait à quoi ça ressemble : à un mort-vivant.



Un second coup de massue s’abat sur sa tête, trois jours plus tard. Aux informations, la chaîne NTV annonce la mort de Natacha Medvedeva, ex-épouse d’Édouard Limonov et figure du rock alternatif, dont le journaliste parle comme d’une sorte de Nico russe. Il n’est pas clairement dit qu’elle est morte d’une overdose mais tout le laisse entendre. Une fois, il y a longtemps, quand ils vivaient encore ensemble, Édouard et elle ont comparé les différentes façons de se suicider et conclu que l’héroïne, c’est ce qu’il y a de mieux : le grand flash extatique, la paix, enfin. Après Anna, Natacha… Est-ce lui qui tombe amoureux de femmes vouées à une fin tragique, ou est-ce qu’elles ont fini tragiquement parce qu’elles l’ont rencontré, aimé, perdu? Il pense que Natacha, comme Anna et même comme Elena, toute comtesse italienne qu’elle soit devenue, n’a jamais cessé de l’aimer, et peut-être même qu’elle a décidé d’en finir en apprenant la peine effrayante qui vient d’être requise contre lui. Il se rappelle son corps, ses jambes ouvertes, leur façon sauvage et quasi incestueuse de faire l’amour ensemble. Il pense qu’il ne refera peut-être jamais l’amour et, prostré sur sa couchette, en position non plus de lotus mais de fœtus, il berce sa détresse en chantonnant, très bas, cette petite ballade qu’il vient de composer :

Quelque part ma Natachenka
sous une petite pluie tiède
pieds nus à présent se promène.
Là-haut, sur un nuage,
le bon dieu joue d’un coutelas
jetant des reflets sur son visage.
Ba-da-da-da ! Boum-boum-boum-boum !
chante Natacha toute nue.
Elle avance ses lèvres lippues,
Elle agite ses grandes mains mortes,
Elle entrouvre ses longues jambes mortes
Elle se hâte vers le paradis,
le corps tout nu et ruisselant.


окончание главы
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berlin
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