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Алексей Евсеев
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Edward Limonov // «Playboy», #26, octobre 1987

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Nouvelle par Edward Limonov
LA SERRURE

L’amour d’un écrivain vieilli pour une femme fatale. Le récit à clés de son alter ego.

« J’ai participé à trois guerres, écrit vingt et un livres et me suis marié trois fois. Il s’arrêta, regarda le verre de whisky canadien — sa boisson préférée — qu’il tenait serré dans sa main comme s’il voyait un verre pour la première fois de sa vie. « Je bois du whisky straight, je compte vivre encore une dizaine d’années. La vie est con, ça ne vaut pas le coup… Tu me comprends ? Tu es russe, tu dois me comprendre… » Je le comprenais. Il donnait avec succès une image de lui-même qui hésitait entre Hemingway et Genia Evtouchenko. Nous étions assis dans un piano-bar, dans une cave de Saint-Germain, et le pianiste noir en smoking blanc débusquait du piano un morceau de jazz qui collait à l’humeur de mon interlocuteur. Ça sentait l’alcool. La pénombre était belle. On avait l’impression que Lauren Bacall allait maintenant passer au piano et qu’Humphrey Bogart, mains dans les poches, méprisant, allait ouvrir la porte « exclusivement réservée au service » et venir s’appuyer contre le mur, une cigarette aux lèvres. C’était lui qui m’avait amené dans ce piano-bar, peut-être s’était-il mis d’accord avant avec le pianiste noir pour qu’il l’accompagne d’un air hemingwayen ?

« Je comprends », fis-je entendre et je me versai du whisky. Tous les autres, les clients ordinaires, étaient servis dans des verres, nous, à sa demande, nous avions pris une bouteille. Nous étions de vrais hommes, pouvait-il donc en être autrement ? Deux écrivains.

« Pourquoi est-elle à toi ? » Il me prit soudain par le revers de ma vieille veste blanche et m’attira vers lui pardessus la table. Il avait la soixantaine mais sa main était ferme. Il mangeait bien, lui, pas comme moi. « Tu me la donnes ? »

Il pensait qu’on pouvait la donner comme on donnerait un livre que l’un d’entre nous a écrit, comme on donnerait une bicyclette ou un appartement.

Un appartement qu’on cèderait à quelqu’un. A lui. « Prenez-la », dis-je ; je me dégageai de sa main et bus mon whisky. Avec plaisir, en me brûlant, en goûtant l’âpre et le fort de la boisson. Sans tenir compte du fait qu’au fond je pensais que nous n’étions que deux affreux poseurs, j’étais soudain heureux du whisky, de sa main lourde aux veines gonflées d’un sang d’alcoolique posée sur la table, de la fumée qui nous parvenait de la table voisine où une grande beauté pâle venait d’allumer sa cigarette à l’allumette que lui présentait un trop jeune et trop timide mâle qui n’allait pas du tout avec elle. « Merci, le Russe. » Ses yeux noirs fatigués qui avaient suivi la frappe de vingt et un livres sur la machine à écrire, qui avaient mis en joue durant trois guerres et caressé six femmes, s’embuèrent. Il ne pleurait pas, il était profondément ému.

« Seulement, comment procédons-nous au transfert ? » Je me reversai du whisky. Je ne vais que rarement dans des établissements de ce genre, je n’ai pas d’argent. Ce n’était pas comme lui, j'avais écrit deux livres et le premier allait seulement sortir. J’aimais ce whisky. Je voulais en boire tout mon soûl. En avance.

— Tu ne dois plus la voir. Jamais.

— Quoi ? Ne pas la laisser venir chez moi ? C’est idiot. Elle a la clé. Elle ne me la rendra pour rien au monde si je la lui demande.

— C’est ton problème. Tu m’as promis.

Promis. Il ne comprenait rien. Nous en étions au troisième bar et il n’avait toujours pas compris. Il pensait qu’il suffisait de dire à une Russe : « Je ne t’aime pas. Je ne veux plus te voir. Rends-moi la clé de mon studio », pour qu’elle se vexe et disparaisse pour toujours. Il connaissait bien mal la femme russe ; pourtant, il affirmait qu’il en avait eu une. Lorsqu’il avait mon âge. « En vous disant « Prenez-la », je voulais dire que je ne tenais pas trop à elle. Et que si vous, comme vous le dites, l’aimez, je ne… » — je m’arrêtai. J’étais soudain irrité d’avoir à prononcer ces mots. « Vous l’aimiez… », quelle expression, bon dieu, comme si nous étions deux collégiens enfermés dans des toilettes pour discuter, jeunes et généreux, de notre premier amour. Commun. Il attendait que je termine en clignant tragiquement des yeux et en lissant d’une main sa barbe grise. Je décidai de lui parler désormais dans ma langue, pas dans la sienne, conventionnelle, érudite et précieuse. Qu’il adopte mes règles du jeu.

« Si je commence à la fuir, elle va m’accorder son temps et son attention. Elle ne comprend pas qu’elle puisse être indifférente à un homme. Je vous promets de ne pas la voir, mais je ne suis pas sûr qu’elle joue le jeu de ma promesse. Vous comprenez ? »

— Oui, oui, je comprends. Moi-même je suis russe… » — il me regardait maintenant comme l’acteur d’une mauvaise production américaine, Le moujik russe à l’âme énigmatique, tirée d’un roman de Dostoïevski. Russe… Il était à moitié juif, sa mère était née à la fin du siècle dernier à Minsk ou à Pinsk. Je souris au souvenir de Freud et Jung étudiant le caractère russe à Paris ou à Genève sur des émigrés juifs. Et ils avaient découvert dans le caractère russe des tendances à l’autodestruction. Je n’ai rien contre les juifs, ils forment une nation talentueuse et pleine d’allant, mais je ne puis pourtant être d’accord pour qu’on confonde les caractères juif et russe. Lui, il ne comprenait pas, et il me prêtait à moi — amant et ami de cette femme —, de manière inconsciente, le pouvoir somme toute très proche-oriental du père-patriarche dans la famille orientale. Il se plaignait à moi et croyait que j’étais en mesure de la guider, de la commander, de la diriger vers lui. Un pas de plus en ce sens et nous nous mettrions à discuter du bakchich qu’il me donnerait pour elle. Du nombre de brebis, de chameaux, de bracelets d’or et d’argent… Ah…

« De combien as-tu besoin pour louer un nouvel appartement ? »

Il était devenu complètement fou. Il était prêt à déménager d’autres, écrivains dans Paris pour cette femme. Ces choses-là ne s’appellent pas de l’amour, mais de l’obsession. « Mais je ne veux pas déménager. Mon studio me plaît. Je me sens bien dans le Marais, je commence juste à m’habituer à ce que je vois par la fenêtre, à la cheminée, aux vieux avions sur les photographies anciennes…

— Tu m’as promis, le Russe. Nous sommes tous deux écrivains.

— Non, je ne déménagerai pas. Je vais changer la serrure. »

Il éclata de rire. « Oui, c’est plus simple de changer la serrure.

— Ecoutez, David, je tiens à vous prévenir…

— Je sais, elle est très dangereuse. Je sais… » — il sourit du sourire exalté du vieil imbécile qui a mordu à l’hameçon d’une jeune traînée et qui reste convaincu que c’est la Vierge Marie elle-même qui l’a pris. Du sourire de l’une de ces grémilles que la personne dont nous parlions tous les deux à l’instant avait arrachées à l’eau d’un étang normand l’été dernier et avait amassées de manière féline. Sa génération avait un rapport servile aux femmes. Des sexistes. Ma génération ne les remarquait pas.

— Je voulais vous prévenir. Svetlana est un être égoïste, capable non seulement de vous prendre les livres que vous aimez et de ne pas vous les rendre, de téléphoner de chez vous aux quatre coins du monde, mais aussi de déchirer, mâcher et avaler un portefeuille volumineux en un temps record. Souvenez-vous de cela, David. « Lumineuse », comme vous l’appelez…

« Mon pauvre, ton séjour aux Etats-Unis a laissé des traces. » Il hocha la tête et me regarda, peiné. « Tu fais montre d’un matérialisme indécent.

— Vous-même vous êtes plaint de ce que Lumineuse ne vous avait pas rendu vos livres et avait dépensé des sommes astronomiques en téléphonant de chez vous dans des pays lointains.

— Bon, à ce moment-là, je l’avais un peu mauvaise parce qu’elle avait disparu et ne donnait pas signe de vie. J’ai l’impression qu’elle ne sait tout simplement pas faire la différence entre ce qui est à elle et ce qui est aux autres, elle est convaincue que tout lui appartient, le monde entier. En est-elle coupable, mon jeune collègue ? » Le jeune collègue se disait que si son vieux collègue savait en quels termes Lumineuse le lui avait dépeint, peut-être en ferait-il une crise cardiaque.

« Vieux chiant », était le plus tendre. « Taré », le plus utilisé. Le cruel « Il y a longtemps qu’il ne peut plus bander… » était meurtrier pour la virilité d’un homme qui avait supporté les épreuves de trois guerres et six femmes. En entendant le verdict de Lumineuse, le jeune collègue avait même ressenti une espèce de sentiment de solidarité masculine pour son vieux collègue. Parce que dans vingt et quelques années, qui sait si une Lumineuse à la nationalité exotique ne dirait pas avec un sourire méprisant : « Il y a longtemps qu’il ne peut plus… » Quoi, salope ! On ne vous a pas assez gâtée, pas assez baisée ?… Si déjà la queue d’un homme moyen, d’une fourmi laborieuse réussit à tirer un certain nombre de coups dans une vie, alors que dire de celles d’écrivains curieux qui ont même baisé pendant la guerre et qui s’en payent encore plus volontiers que les autres ?… D’un autre côté, on ne sait pas, peut-être que David ne s’était jamais distingué par la grande productivité de sa queue ?… Pourtant la vie sexuelle des hommes ne s’arrête pas à soixante-dix ans. Il se souvint de l’entraîneur de boxe, un ancien poète imaginiste, ami d’Essenine, qui avait vécu avec lui dans un appartement près des Portes rouges à Moscou. Sa femme, trente-huit ans, se plaignait de ce que celui-ci, soixante-quatorze ans, ce « chien », ne la laisse pas dormir, la colle, veuille tirer un coup…

« La voilà. » Les lèvres du vieil écrivain s’effilèrent en deux moitiés confuses et il se leva en rajustant sa veste blanche à poches plaquées, un article signé Pierre Cardin. Son cou se tendit de tous ses tendons dans le nœud de son foulard, sa pomme d’Adam fit quelques va-et-vient convulsifs comme le piston d’une maquette de moteur automobile dans une auto-école, ses pieds et ses chaussures s’avancèrent rapidement de dessous la table et leur propriétaire les planta dans la sciure sur les fausses dalles de marbre, en faisant une courbette. Un mâle qui vient de voir une femelle.

Toute la salle observait l’arrivée de Lumineuse. Les gens n’ont jamais rien à faire et sont toujours à l’affût de la moindre occasion de se distraire. Elle avait fait son entrée en chapeau couleur lilas, composition florale autour du tulle et voilette lui arrivant au bord de la lèvre supérieure. On trouve de ces chapeaux chez les chapeliers parisiens, mais il faut malgré tout un certain courage pour oser se les planter sur la tête et sortir comme ça dans la rue. Il n’y a donc que Lumineuse et encore une dizaine d’autres dames tout aussi courageuses qu’elle pour se balader avec ces constructions étranges sur la tête. Sa robe noir et lilas n’était pas moins surprenante. Ses seins nus reposaient dans des calices de dentelle noire ; ils étaient accessibles aux regards ainsi que tout son flanc gauche en incluant des endroits que cache habituellement le slip. En bas, ses jambes et ses genoux faisaient bouffer une écume de dentelle noir et lilas, performant une sorte de danse tsigane-espagnole.

« Baby. » Smac. « Bonsoir papa. » Smac-smac.

Nom de dieu, elle l’appelait « papa » et lui « baby ». De toutes les variantes possibles de petits mots gentils, ces deux tordus avaient choisi les plus banals.

« Salut. Bien sûr, tu ne peux pas te lever pour saluer une femme… »

Sa voix était méchante. Je me levai paresseusement de mon tabouret, exprès. « Je me lève pour saluer une femme.

— Tu ne seras jamais un gentleman.

— Surtout pas. Ça doit être une profession horriblement ennuyeuse, pire encore que celle d’écrivain. »

Mon vieux collègue lui céda sa place. Elle piqua telle une grande mite sur le siège dans un bruissement de tissu. David Hemingway piétinait, ne sachant trop que faire après. Il comprit et prit un tabouret à la table voisine à moitié vide. Il s’assit. Il la regarda, puis regarda son jeune collègue.

Elle repoussa d’un air dégoûté le verre et la bouteille vers l’Hemingway juif. « Vous sucez du whisky… Pouah… » Elle allait maintenant exiger du champagne. Je n’en doutais pas. La femme russe veut toujours du champagne. En hiver et en été, la nuit et le jour, en ville et à la campagne.

« Une bouteille de Dom Pérignon », fit David à notre serveur en smoking.

Elle avait déjà réussi à le dresser. Hemingway ne lui demandait déjà plus ce qu’elle voulait sucer.

« Alors les hommes, vous discutez ? » Satisfaite à l’idée de boire ce précieux liquide acide et pétillant, bien glacé, elle s’appuya contre le dossier de son siège et nous regarda moi et le vieil Hemingway par-dessous son chapeau. Avec condescendance. Ses yeux gris sombre passaient sur nos deux personnes avec le même dédain. Je n’avais pas d’argent et je n’étais pas connu. Il avait de l’argent et il était connu. Certains de ses livres avaient donné naissance à des films, mais il était vieux, « il y a longtemps qu’il ne bande plus… ». Je pensai de nouveau que moi aussi je serais vieux, je songeai à mon futur sexuel et je le regardai chaleureusement et elle méchamment.

« Quoi ? » demanda-t-elle inquiète. Je ne me serais pas gêné mais il comprenait le russe. Je ne savais pas très bien pourquoi il l’avait invitée.

« Je suis content de te voir », dis-je. Et je la regardai comme elle nous regardait, avec condescendance. Pour qui se prenait-elle d’ailleurs, même si une peau très blanche qu’elle ne faisait jamais bronzer tendait les muscles de son beau visage, de son cul, de ses jambes et de toutes les autres parties de son corps que les hommes fouillaient des yeux et des mains. Dans la société européenne bien nourrie, de plus en plus d’exemplaires du sexe féminin sont agréables aux yeux et aux doigts. La quantité déprécie la qualité.

« Je vois. » Et à Hemingway : « Que vous êtes beau aujourd’hui, papa… Bronzé, rajeuni. Votre veste blanche vous va à ravir. » Amabilité mondaine et désir de m’agacer. Elle était sûre que j’étais amoureux d’elle. Comme lui, comme au moins toute la gent masculine de la salle.

Papa se leva et se pencha pour embrasser la main de Lumineuse. Papa durant sa vie d’écrivain-soldat-époux n’avait pas perdu espoir et continuait à tourner autour des femmes, avec insistance, à en juger par les suppliques téléphoniques en vue de notre rencontre d’aujourd’hui. Il aimait toujours le même type de femmes. Extravagantes. Sa dernière épouse, une actrice qui s’était récemment suicidée et qui lui avait tourné les sangs, était une psychopathe. « Taré, où est-ce que tu vas encore te fourrer ! » aurais-je voulu dire à mon vieux collègue. « Oui, cette douce bête sauvage à chapeau va te trancher la gorge d’un seul coup d’un seul. Je l’avais vu caresser de ses gros doigts couverts de poils gris sa main fine baguée dont il avait chanté la beauté dans les deux bars précédents. « Il n’y a presque plus de femmes pareilles », affirmait-il. « Mondaine et charmeuse. Grandeur d’âme naturelle. Finesse des os. Et ses mains ! Quelles mains ! Une aristocrate ! » Elle lui avait raconté qu’elle avait des origines nobles. Que du sang bleu coulait dans ses veines. S’il avait vu sa mère à Moscou qui ressemblait à une grosse marchande de poissons ! Je l’avais vue, mais je ne voulais pas le décevoir. Je ne lui rappelai pas la règle de la nature qu’il connaissait certainement, que ces filles-là poussent sur des terrains vagues au sol plus fangeux que noble.

Les aristocrates, au bout d’un certain nombre de générations, sont monstrueux comme un péché mortel… Je me souvins d’un ami que j’avais eu à l’hôpital psychiatrique, Grichka. C’était un gars de la campagne. Un paranoïaque. Il était beau comme le dieu grec Apollon. Ce n’est pas une comparaison éculée de l’auteur, mais une énigme véritable et étrange de la nature. Son nez, la forme de sa tête, ses boucles claires, les muscles de ce jeune homme de dix-sept ans qui venait d’un minuscule village ukrainien où les isbas avaient des toits couverts de chaume, appelaient aussitôt la comparaison avec les célèbres statues du célèbre dieu. Je vérifiai plus tard ses mensurations dans la grande Rome. Grichka le fou se promenait nu. Les médecins, les infirmiers, les malades mentaux intellectuels en étaient tous arrivés à penser qu’Apollon était enfermé là, dans le pavillon 4, celui des fous dangereux. Nous étions fiers de lui.

Je refusai le champagne et attirai avec plaisir vers moi la bouteille de whisky, tandis que le couple s’occupait du Dom Pérignon. « Tu te prépares à devenir écrivain ?, me demanda-t-elle, caustique. Tu te dépêches d’attraper une maladie professionnelle, l’alcoolisme ? Ton livre sort bientôt ? »

« En novembre », annonçai-je, laconique, et je me versai du whisky. Je ne m’entraînais pas à l’alcoolisme, j’essayais d’être « cool ». Rejeté des Etats-Unis, j’avais quand même eu le temps d’emprunter beaucoup à cette partie du monde. Etre cool était bien plus sain que se fâcher, faire un scandale, dire des grossièretés comme le font souvent mes ex-concitoyens expansifs. « Buvons à la Russie ! Au pays qui engendre d’aussi belles femmes ! » lança papa qui s’était tourné vers moi avec son verre plein de champagne. Le champagne avait une couleur d’huile d’olive. Poli et entraîné, je levai mon scotch, je savais déjà qu’il aimait trinquer, je heurtai mon verre épais à son verre fin. Elle but également à la Russie qui engendrait des femmes aussi belles qu’elle. Avec un sérieux admirable, sans un sourire.

Ils parlaient en français, émaillant leur discours de phrases en russe, je les observais et m’efforçais de participer le moins possible à la conversation. J’étais assis là, et pensais tout doucement à la vie, au temps où j’étais son amant, à ce que nos routes s’étaient séparées parce qu’elle avait un caractère vif et entêté, nous nous étions séparés au bout d’un combat épuisant. Je lui rendrais justice dans mes tentaculaires études philosophiques en attente, et pour lesquelles le whisky, la fumée des cigarettes, le piano docile sous les doigts du pianiste qui choisissait des morceaux de jazz que je ne connaissais pas, ses yeux qui de temps en temps me fusillaient par-dessous son chapeau, sa question à elle ou sa question à lui me serviraient de matériau. « Combien ? » demanda une voix dans mon dos, une autre bougonna un chiffre confus. Combien ? Quelques années. Quatre ans. Plus. Presque cinq. Nous nous étions séparés. Elle avait quelque chose. Une humeur joyeuse peut-être ? Oui, c’est ça. Et aventurière. Sans parler de son physique. Mais « belle » n’était pas le mot. Pourtant elle était belle. « Femme fatale ? » Oui. Précisément. Et si elle ne l’était pas pour moi, elle l’était pour mon vieux collègue. Un esprit secret. Plus ses toilettes. Et ses chapeaux admirables.

Papa avait beau répéter encore et encore qu’il était russe, il ne comprendrait jamais, pourtant c’était simple. J’avais vu sa mère, son premier mari, je pouvais m’imaginer d’où elle venait et où elle allait. Pour l’érudit papa, elle était à la fois Nastassia Fillipovna, Sonetchka Marmeladova, Natacha Rostova et Anna Karenina. La somme de toutes les âmes féminines russes, méchantes, belles et effrayantes, fixait papa par-derrière le dos de Lumineuse et dans ses yeux gris sombre qu’elle savait fort bien utiliser. Ma Lumineuse était plus simple. Pour moi, elle venait d’un appartement communautaire de l’Arbat.

Papa hoqueta et, dénouant le foulard qui serrait son cou, s’excusa. « Pardon. » Elle, qui avait sans peine acquis un vernis de politesse, fit semblant de n’avoir pas entendu ce bruit pourtant fort. Papa est gentil, me dis-je en vidant mon verre. Et d’ailleurs que possédons-nous dans la vie, pauvres de nous ? Papa pouvait encore durer une dizaine d’années. Peu probable qu’il puisse cependant jouir de ce temps qui lui restait. Le poids de la vieillesse pesait déjà lourdement sur lui et la mort apparaissait de temps en temps en rayons X derrière ses épaules, dans le piano-bar. Lumineuse, à en juger, serait son dernier amour. Possible que pour lui, poser sa main lourde, gonflée par la vie, couverte de poils gris, sur ses seins blancs lui procure une joie infinie… Demain, j’achèterai une nouvelle serrure… Moins souvent maintenant, Lumineuse venait chez moi au beau milieu de la nuit, elle faisait irruption, faisait du bruit, riait, exigeait amour et attention. Maintenant, il me faudrait renoncer pour lui à ses visites qui faisaient exploser mon existence assez solitaire… Dommage… Non, je n’achèterai pas de serrure, pourquoi devrais-je être généreux…

C’était stupide, tout le romantisme de l’Hemingway juif, toute la soif animale de vie de Lumineuse, toute mon ambition d’ancien provincial qui avait longuement cheminé par les pays et les continents avant de trouver son premier éditeur, ma solitude, leur désir, tout se réduisait à un simple dilemme ménager : irai-je ou non dans le sous-sol du BHV acheter une nouvelle serrure ? Avais-je réellement besoin d’une serrure à ma porte à travers les fentes de laquelle on pouvait tranquillement observer la cage d’escalier et voir les étudiantes et les baby-sitters grimper au dernier étage ? Le vieux délirait, pourquoi l’écouter ? Il lui semblait que j’étais son rival, mais c’était une absurdité romantique qui faisait partie du répertoire de sa génération. Tous les deux, lui et moi, n’étions que des parcelles de vie. Elle en avait d’autres. Supposait-il que si elle arrêtait de débouler chez moi au milieu de la nuit, elle viendrait chez lui, dans son grenier bien aménagé de Sèvres-Babylone ? Non, papa. Elle te garderait pour les sorties dans les cabarets chers ou pour des sorties dans des endroits semblables à celui dans lequel nous nous trouvions maintenant, où un verre, si je ne me trompe, coûte cinquante francs et où je ne saurais dire combien coûte une bouteille de whisky et la bouteille de Dom Pérignon qu’ils avaient déjà vidée. Sans doute deux fois plus que mon loyer mensuel.

Hemingway s’excusa et s’éloigna de sa démarche de vieux marin vers les toilettes et le téléphone. « J’ai l’impression que tu es de mauvaise humeur. Qu’y-a-t-il ? », voix d’infirmière qui vient juste d’arracher un marin demi-calciné à une embarcation brûlante. Quand elle veut, elle sait.

« Je ne comprends pas très bien quel est mon rôle dans ce spectacle démodé. Cela fait une semaine qu’il se lamente et me demande de me passer de toi.

— Et que lui as-tu répondu ? (intonation très intéressée) Tu as refusé bien sûr ?

— Comment peut-on refuser quelque chose qui ne t’appartient pas, hein ? Tu peux te passer de moi, si tu veux.

— Donc tu te passes de moi ?

— Ecoute, ne me cherche pas. J’ai juste expliqué à ce lunatique que tu étais un être sauvage et que tu n’appartenais à personne, que tu allais où tu voulais. Et que je n’avais aucune influence sur toi.

— Si. Une grande.

— Moi ?

— Oui, toi.

— Ça, c’est une surprise. Je me considérais plutôt comme ton ami d’enfance. Je pensais qu’étant ton ami d’enfance, j’avais quelques privilèges indiscutables. Par exemple, celui d’écouter tes histoires d’amour avec tous leurs détails agréables ou désagréables du genre de ce dernier, de celui qui était en frac et de celui qui te tenait par le bras, lequel des deux avait l’odeur la plus agréable et la plus belle queue… Mais d’influence… As-tu seulement changé une seule fois d’intention après avoir discuté avec moi ?

— J’ai changé. Je t’ai trompé…

— Tu m’as trompé ! ? Tu ne pouvais pas me tromper puisque je ne t’ai jamais crue.

— Je me suis trompée. Je n’ai pas tout dit. Ne déforme pas ce que je dis.

— Je comprends que tu te sois trompée, mais sérieux, ne tourne pas trop la tête au vieux, hein ? Nous serons tous vieux et je suis triste de voir en lui ce que je serai un jour.

— Je ne vieillirai pas. Je me suiciderai avant.

J’éclatai d’un rire ironique appuyé. Un jour, elle m’avait dit que comme elle était incapable d’écrire des livres ou de peindre des tableaux, et qu’elle pratiquait en échange l’art de la vie, j’étais son représentant, son remplaçant dans le monde de l’art. Que donc, elle voulait me protéger. Me protéger ? J’avais accepté en riant à ce moment-là. Maintenant ma protectrice me faisait part de son désir de se suicider lorsqu’elle deviendrait vieille. Elle avait vingt-sept ans. Le hic, darling, c’est que tu auras toujours l’impression de ne pas être vieille en tout cas pour te suicider.

— Ne m’appelle pas darling. C’est vulgaire. Dans tous les films, il l’appelle « darling ».

— Bien, Lumineuse alors, comme t’appelle notre ami commun David.

— Aussi drôle que puisse te sembler l’adjectif lumineuse, que notre ami a transformé pour moi en nom propre, c’est une invention personnelle. Toi, malgré tout ton talent, tu n’es jamais allé au-delà du vulgaire « darling ».

— Ma relation avec toi est aussi superficielle que la tienne avec moi. Est-ce que tu ne te mettais pas en colère, est-ce que tu ne renâclais pas lorsque je manifestais un peu trop d’intérêt, à ton goût, pour ta vie. Tu n’as jamais répondu à mes questions, « Où étais-tu ? » ou « Qu’est-ce que tu faisais ? », quand je te les posais. Si je ne te les posais pas, tu racontais tout et tu te serais vexée si je ne t’avais pas écoutée avec suffisamment d’attention. Tout ce que tu veux de moi et des autres, c’est une attention constante à ta personne. Une fois que tu l’as, tu te détournes en marquant ton indifférence.

— C’est faux. » Elle boudait. Son nez, sur l’aile duquel au printemps, je le savais, apparaissaient de drôles de petites tâches de rousseur, se plissa. Si elle n’avait pas eu de con, me dis-je, elle aurait été quelqu’un d’extraordinaire, une bonne amie, une bonne camarade. « Tu m’es très proche. Je suis tes succès comme si c’était les miens. Je sais que tu seras un très grand écrivain.

— Que Dieu t’entende », fis-je. Je me soulevai de ma chaise et promenai mon regard sur le bar. « Un grand écrivain ? Sûr. Mais qu’est-ce que ça changera ? Est-ce que cette fille à la table voisine qui étale sa très belle jambe gainée d’un bas noir me regardera différemment ? Sera-t-elle plus accessible ?… »

Lumineuse jeta un regard de connaisseur sur la beauté rousse de la table voisine. La fille, grande, cheveux roux clair, visage simple et larges lèvres vulgaires, était sans doute allemande ou hollandaise. « Quelconque…, fit Lumineuse à contrecœur. Elle n’a pas une très belle peau. Quand tu seras un grand écrivain, tu seras irrésistible. Je te conseille juste d’être un peu plus cynique.

— J’essaierai, promis-je et je ris.

— J’ai téléphoné au Raspoutine. » David qui était revenu fumait un cigare. « On nous attend… Venez-vous avec nous, mon jeune collègue ?

— David, vous êtes extraordinaire ! » Lumineuse se leva et embrassa la barbe grise et soignée de David.

« Merci pour l’invitation, mais je ne peux pas. On m’attend… » Je mentais à la fois pour agacer Lumineuse et me débarrasser de l’euphorie ethnographique de la célèbre boîte de nuit « à la russe ». Et puis David, me semblait-il, n’avait pas mis beaucoup d’entrain à son invitation. Il voulait rester avec elle.

« Un rendez-vous ? A deux heures du matin ? » Lumineuse, incrédule, me regarda dans les yeux. Je me levai.

J’embrassai sa joue parfumée après m’être griffé le sourcil au rebord dur de son chapeau. « Tu vas baiser ? » murmura-t-elle moqueuse. Je serrai la main de David. « J’ai compris. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir », dis-je. Sa main me répondit par une pression forte et amicale. « Merci. » Je grimpai vite les marches de bois peintes en noir du piano-bar et laissai derrière moi la fumée des cigarettes, l’agréable odeur de l’alcool, le swing et la voix rauque du chanteur.

Le lendemain, j’achetai au BHV une serrure avec deux pênes de bronze ; j’y laissai cent cinquante francs, ce qui correspondait à ce que je dépensais habituellement pour une semaine de nourriture. J’avais promis. En rentrant, je m’apprêtais à enlever la vieille serrure de la porte et à y visser la neuve, lorsque je réalisai que je n’avais pas de tournevis. Et merde ! Je jurai et décidai de retourner au BHV. A ce moment-là le téléphone sonna. On m’appelait de l’autre côté de l’Atlantique. Sur ma demande, on me faisait intervenir dans un certain nombre d’universités. On m’avait même déjà envoyé le billet. Je jetai dans mon sac de sport bleu marine les quelques dizaines d’objets indispensables à tout voyageur en déplacement et quittai mon studio. La serrure de bronze neuve, déballée et graissée, resta sur la table.

Je rentrai à Paris fin novembre. Parmi les nombreuses lettres qui remplissaient ma boîte, je découvris des cartes exotiques que Lumineuse avait postées de Singapour, de Bangkok et du Guatemala. Rien d’intéressant. Essentiellement des exclamations marquant son ravissement pour ses séjours dans ces lieux lointains et brûlants. Ces cartes me firent sourire. Mon studio était triste et poussiéreux. En quelques mois, la poussière avait eu le temps de se déposer en une couche épaisse sur les parties graissées de ma serrure neuve. Je l’enlevai de la table et la fourrai avec des papiers dans l’une des vieilles armoires dont était abondamment pourvu mon meublé. J’avais autre chose à faire que de m’occuper de la serrure. Je m’assis sur une chaise métallique de jardin qui aurait été plus à sa place au jardin du Luxembourg — j’en avais six — et téléphonai chez mon éditeur. Grâce à Dieu, mon livre — le joyau de mon âme — se portait bien. Il devait sortir sous peu. Je me mis à faire la poussière.

La nouvelle du suicide du vieux David Hemingway fut annoncée dans le numéro de revue dans lequel je découvris la première critique de mon livre. Le destin adore ce genre de coïncidences. Le vieillard s’était tiré une balle dans la tête avec un vieux mauser qu’il avait gardé de sa première guerre. On écrivait qu’il traversait probablement depuis quelques mois une profonde dépression tant artistique que personnelle. L’auteur de la nécrologie n’en savait pas plus que moi sur les causes de sa dépression. On rappelait l’histoire de sa dernière femme qui s’était suicidée quelques années auparavant et on se demandait si les deux suicides n’étaient pas liés. Mon vieux collègue, sa barbe grise dans sa main, me regardait. Coquet, très écrivain. On rapportait aussi le témoignage d’un de ses amis proches à qui il aurait un jour déclaré son intention de se suicider à l’approche de la décrépitude.

Je quittai le portrait de l’écrivain mort pour retourner à la critique de mon premier livre vivant et la relire avec plaisir. On me louait en latin et on m’écorchait au passage en gaulois en me comparant à Henry Miller qui avait débuté quelque quarante ans plus tôt. Qu’aurait dit mon collègue de mon livre s’il avait été vivant ? me demandai-je. Intéressant aussi de savoir pour qui il me prenait, pour qui il m’avait pris alors qu’il n’avait lu aucun de mes paragraphes ? Pour celui qui baisait la femme qu’il aimait ?

Pour un baiseur qui se serait camouflé en écrivain ? Sans doute tout ça… Le vieillard à la barbe grise s’étala soudain sur la page entière et me fit un instant penser à mon père que je n’avais pas eu le temps de connaître, que je n’avais pas eu le temps de comprendre. Qui était-il, mon père ? Nous n’avions jamais eu le temps de parler, nous nous étions simplement fâchés à mort pour des choses sans importance, pas une fois nous ne nous étions assis ensemble, n’avions parlé de mortel à mortel. Je vis ainsi avec une image fabriquée à la hâte de mon père sans doute très éloignée de la vérité.

Il me restait à savoir si Lumineuse était mêlée au suicide de David, dit Hemingway, et si oui, jusqu’où. Son nom n’était pas mentionné dans l’article. Je dus attendre. Elle ne revint à Paris qu’au printemps suivant. Assis dans le bar de l’hôtel Plazza Athénée, je lui posai la question. « Ah, David ! » s’anima-t-elle. « Il s’est suicidé ?… Oui, oui, quelqu’un m’a dit qu’il s’était suicidé, je m’en souviens… Que te dire ? Je serais évidemment très flattée qu’un écrivain se soit suicidé à cause de moi. Mais… entre nous… — elle but son “coup de champagne” et me regarda durement, comme un homme — …je ne pense pas qu’il se soit tiré une balle dans la tête à cause de moi. Plutôt pour des raisons globales. Pour la vie qui raccourcissait, parce qu’il était devenu insupportablement ennuyeux, mais peut-être il l’était déjà avant… Peut-être parce qu’il ne pouvait plus rien faire lorsqu’il avait une femme dans son lit, juste attendre… » Elle me sourit du sourire impitoyable de la femme qui a tout vu et n’a plus aucune illusion. « Regarde le petit à la table d’à côté, ses sourcils, sa bouche. Mignon… » La plus belle main du monde aux veines fines qui commençaient déjà à se gonfler sauta soudain en avant, arracha au vase une grosse rose rouge et la porta d’un geste brusque à son visage. Elle plongea le nez dans son cœur doux. Ses yeux gris sombre de porcelaine firent le tour de la salle et se rétrécirent après s’être posés, comme ceux d’un rapace, sur l’homme à grande bouche de la table voisine.

traduction Catherine Prohoroff
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Tags: français, переводы, тексты Лимонова
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