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Edward Limonov // « Le Choc du Mois », №65, juin 1993

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Premières chaleurs à la russe

MOSCOU EN MAI

par Edward Limonov

Président du Parti national radical, et désormais du Front national bolchevique (formation rassemblant des « patriotes » russes de tous bords), Edward Limonov, opposant à la politique de Boris Eltsine, se trouvait à Moscou au mois de mai. Il nous en a rapporté un témoignage, engagé, cela va de soi. Nous le livrons tel quel.

En mai, la capitale de la Russie est chaude, poussiéreuse, ensoleillée. Les premières verdures et les robes des femmes, légères. Une certaine gaieté hystérique est dans l’air, une gaieté de gens qui n’ont rien à perdre, puisque tout est perdu. Le prix d’une bouteille de bière russe est de 200 roubles, celui de la vodka commence à 600 roubles. I1 n’y a pas d’ivrognes, mais des gens groggy...

RÉFÉRENDUM. Selon La Pravda, « Le citoyen des Etats-Unis Schoup s'est rendu à Moscou avant le référendum, invité par l’administration russe. Se targuant d’être un spécialiste de grande classe de la falsification des élections, Schoup a connu une notoriété mondiale après les élections au Nigeria, où le trucage du scrutin avait été effectué sur recommandation du Département d'Etat américain, avec le concours d’IBM et des liaisons par satellites. »

« La Pravda est très naïve », me commente Efim Ostrovski, se définissant lui-même comme un spécialiste des élections et conseil en image pour les politiciens russes. La trentaine, Ostrovski est grand et maigre. Il porte les cheveux longs, une barbe, un chapeau, un parapluie à manche et... un pistolet. Dans un passé pas si lointain, il fut l’un des fondateurs du Parti socialiste russe. « La Pravda appelle falsification ce que moi j’appelle organisation ou professionnalisme. Il est probable que Schoup était invité et payé pour organiser la victoire d’Eltsine, surtout à la télé. C'est un peu idiot, alors que nous avons ici, sur place, des spécialistes meilleurs que les yankees. Moi, par exemple, je peux faire élire n’importe qui, à condition d’être pavé. » Ostrovski se lance alors dans une violente critique des Américains et de leurs agences de publicité qui appliquent en Russie les mêmes méthodes que chez eux.

Schoup ou pas Schoup, avant le référendum, toutes les chaînes de télévision russes ont travaillé entièrement pour la campagne électorale de Boris Eltsine.

20 AVRIL, 22 H 30. Long documentaire du célèbre metteur en scène Eldar Riasanov : reportage dans la cuisine de la famille Eltsine. Les masses russes y ont appris : 1° que le plat préféré d’Eltsine sont les boulettes de viande hachée garnies de frites. 2° que sur la table de la cuisine du Président, il y a des restes de plats typiques des Pâques orthodoxes : pashka, koulitch et œufs durs. Et des fleurs, des œillets en l’occurrence. 3° que le thé, servi au Président par sa fille, était froid. « C'est ma fille préférée ! » se plaint le Président (à Riasanov). 4° qu’Eltsine aime sa famille : « Moi, j'ai de la chance avec mes filles et ma femme ». Tout au long du reportage, la petite-fille du Président est assise sur ses genoux. Bravo Riasanov et Schoup ! Réussite totale, surtout le coup du thé froid : chaque Russe s’est vu lui-même dans sa cuisine avec son thé froid. Seule fausse note : le reportage dans la cuisine était suivi d’une pub pour Pedigree, une marque de boîtes pour chiens. Rares sont les Russes qui peuvent se permettre d’acheter du Pedigree ! L'intelligentsia a soutenu son président imparfait. Plusieurs acteurs, chanteurs et écrivains connus l’ont soutenu publiquement. La vieille poétesse Bella Akhmadulina, aussi bien que le chanteur pop Boris Grebenschikov. Tous se sont exprimés à la télévision et dans la presse, ensemble ou séparément, aussi bien que dans les clips politiques, faits avec professionnalisme, les premiers dans l’histoire de la Russie. Le référendum du 25 avril a été gagné par la télé, par l'Ostankino, conseillé par Schoup ou Ostrovski, peu importe. De 6 à 8 % des suffrages d’avance pour Eltsine (sans le coup de main Schoup-Ostankino, le résultat aurait dû être proche du match nul). Une bonne proportion pour une guerre civile.

1er MAI. Matinée ensoleillée. Le jeune Genia (2,05 mètres, 110 kilos) et moi, marchons sur Tverskaïa avant de nous rendre place Mayakovski pour rencontrer les chefs des partis alliés (Nous avons décidé de nous réunir dans un Front national-bolchevique. Il ne faut pas oublier que je suis le chef du Parti national-radical depuis novembre 1992). Nous nous rendons place Manejnaïa. La Place Rouge est bloquée par les cars de la police spéciale. La concentration de policiers est telle qu’ils sont plus nombreux que les civils. Des petits groupes de gens discutent. Un vieux soldat en uniforme, assis sur une chaise, joue de l’accordéon. Quelques hommes du LDP — le parti de Jirinovski — invitent tout le monde à venir chez eux, 1, Ribnikov Pereulok. La police est visiblement nerveuse. Je suis informé que les policiers craignent que les 80.000 manifestants de la « Russie Ouvrière » avec leur leader Anpilov à leur tête, ne marchent sur le centre de la ville. Mon informateur me précise que la manifestation se trouve à ce moment-là près du métro Kalujskaïa. Avec Genia, nous prenons le métro et nous rendons sur place. Rien. Rien n’indique que 80 000 manifestants se trouvent dans le secteur.

Déçus, nous allons place Mayakovski où nous trouvons une douzaine de chefs d’organisations, dont Alexandre Douguine, qui est le philosophe russe le plus talentueux et le plus populaire en ce moment, une sorte d’Alain de Benoist russe, dont il est d'ailleurs l’ami. L’idée de lancer le mouvement national-bolchevique est de nous deux, Douguine et moi. Nous conduisons tout le groupe vers le QG du Parti national-radical. Après quatre heures de discussions, nous sortons du local, organisés en « Comité des représentants du Front national-bolchevique ». J’ai été choisi par mes camarades pour présider le Front. Douguine en est nommé conseiller, puisqu’il ne veut pas avoir de poste de responsabilité.

Nous apprendrons que sur la place Gagarine, les manifestants et les forces de l’OMON (police spéciale) se sont battus de 11 h 30 à 13 heures et que 579 personnes ont été blessées, dont 200 policiers. 84 personnes sont hospitalisées, dont Vladimir Tolokneev, de l’OMON, dans un état grave (il mourra plus tard). Plusieurs véhicules et un car de police ont été brûlés. Je me sens jaloux et presque coupable de m’occuper de problèmes politiques pendant que mes camarades se sont battus. Je me suis battu contre l’OMON dans les plus grandes bagarres moscovites : celles du 23 février 1992 et du 22 juin de la même année. Je me sens exclu.

Les détails nous parviennent. Les manifestants de la « Russie ouvrière » s’étaient réunis près du parc de la Culture, où la manifestation était autorisée. De là, il ont décidé de se diriger vers Leninskie Gory (les montagnes de Lénine) et d’y tenir leur meeting. Leninskie Gory. Les hautes collines près de l’université ne sont absolument pas au centre de Moscou et le prétexte d’interdire la manifestation à cause d'une gêne pour la circulation ne tient pas. Pourtant, les forces de l’OMON (police montée avec chiens dressés) s’étaient déplacées jusqu’à la place Gagarine et étaient postées devant la colonne de manifestants, leur coupant la route. Pourquoi ?

L’explication plausible a été donnée par M. Anisine, du journal Dien. Justement, la place Gagarine se situe en bordure du terrain vendu par le maire de Moscou, M. Loujkov, à la société Knit ou Megapolice. La société d’économie mixte Knit a acheté le terrain avec les bâtiments un prix dérisoire : dix dollars l’hectare. « On a calculé que « l'économie » réalisée sur l'achat par la société est d’environ 17 milliards de dollars, dit Anisine. Il est intéressant de savoir quelle partie de cette somme s’est retrouvée dans la poche de Loujkov. Encore plus intéressant, le fait que Loujkov est un des actionnaires de Knit/Megapolice. Sa propriété était protégée par l’OMON le 1er mai. Les soldats de Loujkov se sont battus avec « La Russie ouvrière » pour protéger la propriété de Loujkov ! »

Quelques jours plus tard, j’ai fait la connaissance d’une jeune photographe (de père allemand et de mère tatare), Laura Ilyina, 17 ans. Elle se trouvait sur la place Gagarine pendant la bagarre. On voit sur ses photos que ce sont des jeunes gens qui s’opposent à l’OMON, alors que la propagande eltsinienne répète à la population que ce sont les vieux conservateurs communistes, nostalgiques du passé, qui participent aux manifestations de l’opposition. Un mensonge répété fidèlement par les journalistes français. Les vieux communistes ne pourraient pas envoyer des dizaines de policiers à l’hôpital et blesser 200 hommes de l’OMON ; cette nouvelle théorie est lancée par le gouvernement : la Russie ouvrière aurait lancé contre l’OMON de mystérieux « combattants ». Selon Moscovskiy Komsomolets du 8 mai, les combattants auraient été payés : les hommes du rang 30.000 roubles, leurs chefs 50.000 roubles. Quelle bêtise, alors que je suis entouré de jeunes gens prêts à se battre pour le plaisir !

2 MAI. L’authentique jacobin Anpilov appelle au soulèvement populaire. « La Russie ouvrière » occupe le terrain qui se trouve derrière la Maison Blanche (le parlement russe) et tient un meeting permanent. Je m’y rends avec Douguine. Nous trouvons là-bas un campement de quelques milliers de personnes, avec cantine et infirmerie improvisées. Deux barricades sommaires protègent le camp. Les gens me reconnaissent tous. Des années de collaboration dans un journal à grand tirage (Sovietskaïa Rossia), plus les ventes énormes de mes livres m’ont rendu célèbre. On me propose du thé, on me demande des autographes, on veut connaître mon opinion sur les événements. Sous le chaud soleil, je serre des milliers de mains, signe des journaux, des bouts de papier, un billet de un, dix ou cinquante roubles. Finalement, Douguine et moi nous échappons, nous asseyons juste sur l’emplacement de l’ancienne barricade des « démocrates » (celle d’août 1991) et écrivons le premier tract de notre Front. Je me permets de le citer. En voici le texte :

« Ordre n°1 sur la création du Front national-bolchevique.

« La lutte politique en Russie arrive à un point critique. La phase de résistance est épuisée, donc l’opposition traditionnelle (purement émotionnelle, seulement protestataire) est épuisée aussi. La période de résistance est finie, s'ouvre la période du soulèvement national.

« La nouvelle étape demande de nouvelles méthodes, de nouvelles formes et de nouveaux instruments de lutte politique. C’est pourquoi nous jugeons si nécessaire et urgent la création d’une structure politique et idéologique radicale d’un nouveau type : il faut répondre aux exigences de l’histoire. Ce sera le national-bolchevisme !

« Qu’est-ce que le national-bolchevisme ? Au confluent des formes les plus radicales de la lutte sociale et des formes les plus radicales de la lutte nationale : c’est le national-bolchevisme. Jusqu’à présent, les deux idéologies nationale et sociale ont pu s'entendre par des compromis et des unions temporaires pragmatiques ; dans le national-bolchevisme, ils s’uniront dans un être inséparable.

« Les tentatives d’une union des deux idéologies ont existé dans l’histoire contemporaine : des jacobins par Oustrialov et Nikitsch jusqu'à la « Jeune Europe » de Thiriart. Nous avons la détermination de réaliser cette convergence extrêmement importante. La révolution sociale est synonyme de révolution nationale et la révolution nationale synonyme de révolution sociale.

« Nos buts et nos missions : priver du pouvoir la clique antinationale, celle de la dictature de la minorité d'Eltsine. L’instauration d'un nouvel ordre, fondé sur les traditions nationales et sociales du peuple russe.

« Signé : Les fondateurs du Front national-bolchévique, le Parti national-radical. le Front de l’action national-révolutionnaire, Le mouvement de soutien à Cuba, le Mouvement de la nouvelle droite, L'Union de la jeunesse communiste russe. »


4 MAI. Le pouvoir est visiblement inquiet des affrontements sanglants du 1er mai. Le décret n° 305-PM du maire de Moscou a autorisé l’Union des officiers à défiler de la place Beloruskaia par la rue Tverskaïa et les places Mayakovski, Pouchkine, jusqu’à la place Sovietskaia, où se tiendra le meeting. Pour sauver la face, la mairie a tout de même posé des conditions ridicules : limiter le nombre de participants à 30.000 et que les gerbes de fleurs soient placées sur la tombe du soldat inconnu par délégations de 50 personnes. La manifestation de la « Russie ouvrière » a été interdite « car le 1er mai avaient eu lieu des débordements d’itinéraires ayant eu pour résultat des désordres publics. » L’Union des officiers et La Russie ouvrière sont des organisations alliées, elles participent à leurs manifs respectives. Nul doute que le 9 mai tous les militants de la Russie ouvrière seront dans les rangs des manifestations de l’Union des officiers. Le Front national-bolchévique a décidé de manifester avec l’Union des officiers. Nous nous connaissons bien, avec le lieutenant-colonel Terekhov, le chef de l’« Union »...

5 MAI, 18 h. L’université de Moscou, 2e bâtiment humanitaire. Le capitaine Schurigine, le jeune Evgenii Birukov et moi affrontons le public moscovite (sur fond de nos drapeaux) en tant que Front national-bolchevique. Accueil chaleureux et salle très active, totalement remplie, des jeunes à 90%.

8 MAI. Nous nous présentons (Biroukov, Schurigine et moi) à la réunion du service d’ordre de la manifestation du 9 mai. Les nôtres sont très motivés et se mobiliseront demain en masse. Nous attendons les militants de Leningrad et même d'Ukraine, car beaucoup de militants pensent qu’il y aura de nouveaux affrontements.

Soir du même jour. Le bruit court que Victor Anpilov a été arrêté. Convoqué par le procureur à 17 h, il n’est pas rentré chez lui. Sa femme le cherche. Minuit. La station de radio « L’Echo de Moscou » (démocrate) annonce que toutes les restrictions sur la manif de demain sont levées. Hourra ! La victoire complète. Il ont sacrément peur de nous, de l’opposition.

9 MAI. 8 h. Soleil d’une intensité exceptionnelle. Je me promène sur Tverskaïa en reconnaissance. Tverskaïa est libre, mais les rues transversales sont pleines de policiers, avec leurs cars et leurs camions. Des petits groupes de vieux, médaillés et sereins, se pressent en direction de Belorusskaia où se rassemble « L’Union ». Sur la place Menejnaïa, « les travaux géodésiques et archéologiques de reconstruction de la place » durent depuis un an. Le but de ces « travaux » : empêcher les manifestations de l’opposition de se tenir au centre de Moscou. Mais la manif parvient à contourner les travaux... pour parvenir jusqu’à la tombe du soldat inconnu, sous le mur du Kremlin.

10 h, place Mayakovski. Attroupement de militants du Front national-bolchevique. Le Front d’action national-révolutionnaire a un beau drapeau : noir, jaune, avec la croix de saint Georges et l’aigle au coin. Celui du parti national-radical est rouge et blanc croisé, avec des emblèmes. Je ne me mêle pas des problèmes de drapeaux et de symboles, laissant à chaque parti le soin d’en décider. Plus importantes sont nos qualités politiques (bien que nos drapeaux étaient remarqués de façon disproportionnée par les journalistes occidentaux et interprétés à leur gré. Le correspondant de Libération, par exemple, a qualifié celui du Front d’action national-révolutionnaire de « tsaristo-fasciste ». Nous avons des petits problèmes : une partie de nos militants se réunissent, pour une raison inconnue, place Belorusskaïa ; un de nos mégaphones (acheté la veille) refuse de marcher. Le colonel de la police arrive et nous demande (poliment) de nous déplacer d’une trentaine de mètres, car là se tiendra le meeting. Quelques nouveaux militants, arrivés de villes du nord — du Tvier, et ceux arrivés de Liepaya (Latvia) demandent des instructions idéologiques. Les badauds nous questionnent. Les journalistes russes et étrangers nous ennuient avec leur simplicité et leur arrogance habituelles. Mes lecteurs me demandent des autographes. Je refuse, exception faite pour les vétérans.

11 heures. Le « crocodile » — un ancien transporteur géant utilisé pour les missiles nucléaires — arrive sur la place Mayakovski. Il doit servir de tribune pour le meeting. Je laisse mes troupes sous le commandement de Birukov, car le lieutenant-colonel Terekhov m’invite à grimper sur le « crocodile ». Je croise le colonel Alksnis, on s’embrasse, les généraux Titov, Filatov, Makaschov, Sterligov. Je grimpe sur l’engin. La mer immense des manifestants est devant et autour de moi. (Les journaux français ont annoncé 20.000 manifestants tandis que les sources russes, même hostiles à l’opposition, en donnaient de 50.000 à 100.000, et que la chaîne américaine CNN a parlé de « centaines de milliers, [de] la plus grande manifestation de l’opposition depuis août 1991 ») Terekhov me donne la parole après le député au Parlement Sergei Baburine. Je scande simplement à mon peuple les noms des capitales étrangères prises par nos pères : « Varsovie. Sofia. Budapest, Bucarest, Vienne, Berlin ! » La foule répond à chaque fois par « Hourr-aaah ! » Et je chante la chanson de marche de la guerre civile, qui me paraît d’actualité aujourd’hui :

« L’Armée noire et baron noir
Préparent à nouveau le trône du Tsar
Mais de la Taïga jusqu’à lu mer Britannique
C’est l' armée russe qui est forte, unique...
Que l'armée russe serre puissamment
Sa baïonnette dans sa main calleuse... »


Therekhov annonce que Victor Anpilov n’est pas rentré chez lui. Il l’annonce prudemment, pour ne pas exciter la foule.

11 h 30. Le cortège bouge. La phalange du Front national-bolchevique s’insère après les vétérans et les officiers. Je me retourne pour regarder mes hommes. Notre groupe est exclusivement composée de jeunes. Nous marchons en nous organisant en route. Les slogans naissent tout seuls, dans le climat d’excitation. Sur la place Pouchkine, je vois les panneaux MacDonald’s, Samsung et je lance au mégaphone : « Les Coréens en Corée ! La Russie aux Russes ! Yankees go home ! Le marché russe aux businessmen russes ! » Mes militants reprennent avec joie « Yankees go home ! » C’est la première fois que ce cri de guerre résonne sur Tverskaïa.

Nous nous arrêtons près de Mossoviet (la mairie de Moscou) : « Voilà le nid de voleurs, où le voleur principal, Loujkov, siège en toute impunité ! » dis-je et le Front national-bolchevique hurle : « Dehors les voleurs ! » Notre phalange n’a que quelques centaines de personnes mais nous sommes sans doute les plus jeunes et les plus disciplinés, ainsi que les plus militants. Nous sommes aussi les plus modernes : le nationalisme nouveau arrive pour remplacer le nationalisme archaïque des slavophiles. Obéissant à mon intuition, je mets mes hommes à genoux, têtes baissées en plein Tverskaïa, pour commémorer les victimes russes dans la guerre contre l’Allemagne. Les policiers sont abasourdis de cette cérémonie jamais vue, qui ressemble probablement à une prière musulmane.

Une horde de reporters fonce sur nous. Un jeune homme avec un micro s’approche de moi : « Qu'est-ce que vous avez à dire aux lecteurs du Washington Post ? Je branche mon mégaphone : « Qu’est-ce que nous pouvons dire aux lecteurs du Washington Post , les gars ? » « Yankees go home ! » hurlent les nationaux-bolcheviques ravis. « Les Russes arrivent ! »

Nous procédons à la cérémonie de commémoration devant la tombe du soldat inconnu puis nous nous dirigeons vers la Place Rouge, envahie de manifestants, sans incident avec les forces de l’ordre. C’est très symbolique, car la Place Rouge a été interdite pendant deux ans. Je suis rejoint (il se fraye un chemin dans la foule avec ses gardes du corps) par le président du Soviet de Moscou, ni plus ni moins.

« — Je vous ai supplié de ne pas diriger vos gars sur la place Rouge... il y a déjà trop de monde, là... » Le mec est vert de peur.

Qu’est-ce que vous nous donnez pour ça ?
», lui demande-je

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— Un bureau pour le Front.

— Moi-même, je suis installé avec mes hommes dans trois chambrettes. Vous pouvez venir vous installer chez moi... »


Derrière ce bavardage, il y a une peur évidente de nous, car ils ont remarqué que les jeunes nationaux-bolcheviques sont disciplinés. Avec quelques centaines d’hommes jeunes, forts et disciplinés, on peut faire beaucoup de dégâts. Je donne l’ordre de dispersion, puisque le but de la manif est atteint et que la destruction de la place Rouge n’est pas au programme. Le lieutenant-colonel Terekhov se présente devant nous pour nous saluer. Ça confirme mon impression : nous avons été très très bien. La première parade nationale-bolchevique a réussi. Vive les batailles de l’avenir !

10 mai. Victor Anpilov se présente dans un commissariat à Butovo, dans la banlieue de Moscou. Il a été enlevé par des inconnus le soir du 8 mai, battu, les yeux bandés, conduit dans une maison quelconque, où il a été torturé. Le 10 mai, il était abandonné dans un terrain vague, pieds et poings liés. L’expertise médicale constatera deux côtes cassées, un doigt de la main gauche fracturé, des hématomes sur tout le corps...

La lutte acharnée pour le pouvoir continue en prenant des formes de plus en plus dures. Il a fait très chaud à Moscou en mai.
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Tags: français, le choc du mois, переводы, тексты Лимонова
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