November 12th, 2011

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Emmanuel Carrère LIMONOV (часть седьмая)




Emmanuel Carrère
LIMONOV


VII. Moscou, Paris, République serbe de Krajina, 1990―1993

1

Les derniers mois de sa vie, Sakharov épuisé ne cessait de répéter à Gorbatchev : « Le choix est simple, Mikhaïl Sergueïevitch. Soit vous allez avec les démocrates, dont vous savez qu’ils ont raison, soit vous allez avec les conservateurs, dont vous savez non seulement qu’ils ont tort mais qu’en plus ils vous trahiront. Il ne sert à rien d’atermoyer. ― Oui, oui, Andreï Dimitrievitch, soupirait Gorbatchev, un peu agacé et digérant mal que les sondages donnent Sakharov pour l’homme le plus populaire du pays. Tout cela est bien beau mais le problème, en attendant, c’est de réformer le Parti. ― Absolument pas, répondait de sa voix claire Andreï Dimitrievitch. Le problème n’est absolument pas de réformer le Parti, mais de le liquider. C’est la première condition pour avoir une vie politique normale. »

Quand on commençait à lui dire des choses pareilles, Gorbatchev ne suivait plus. Le Parti, quand même… Il revenait à son louvoiement de politicien qui essaie de contenter tout le monde, un jour il se prenait pour le pape, le lendemain pour Luther, et le résultat, c’est qu’il s’est retrouvé également détesté par les démocrates et par les conservateurs.

Les références politiques en usage chez nous se transposent assez mal en Russie, droite et gauche n’y veulent pas dire grand-chose, mais ces mots-là ne me semblent pas trop inappropriés. Les démocrates, après tout, voulaient la démocratie, et les conservateurs conserver le pouvoir. Les premiers, gens des villes, plutôt jeunes, plutôt intellectuels, avaient commencé par adorer Gorbatchev mais, comme il n’osait plus avancer, ils étaient déçus. Au défilé du 1er mai 1990, sur la place Rouge, ils l’ont carrément conspué. C’était permis, désormais, et il est poignant de penser que l’homme à qui son peuple devait malgré tout sa levée d’écrou a dû essuyer les insultes qu’on rêvait autrefois, sans l’oser, d’adresser à Brejnev et sa clique : le Parti à la poubelle, et Gorbatchev avec le Parti !

Ces mécontents-là, cependant, n’étaient pas les plus redoutables. Quand, à l’enterrement de Sakharov, un jeune homme avait comparé le défunt à Obi-Wan Kenobi et Gorbatchev à un Jedi maladroit, le journaliste lui avait demandé qui il voyait en Darth Vador, et le jeune homme avait répondu qu’hélas les prétendants ne manquaient pas. De fait, on avait au Politburo et dans le complexe militaro-industriel l’embarras du choix en matière de hard-liners, comme les Anglo-Saxons appellent les conservateurs quand vraiment ils ne plaisantent pas. Mais ils étaient, conformément à la grande tradition soviétique, aussi gris et dépourvus de charisme que possible, ce qui a assuré le succès médiatique d’un second couteau aujourd’hui bien oublié : le colonel Victor Alksnis.

Édouard l’a rencontré au cours d’un bref séjour à Moscou, sur un plateau de télévision. On les avait tous deux invités à tenir, face à des démocrates, anciens dissidents et gens de Mémorial, le rôle des anti-Gorbatchev de service. Vêtu de cuir noir, le rictus féroce, Alksnis avait l’air d’un acteur pas très doué bûchant avec sérieux son audition pour un rôle de méchant qui jette ses ennemis en pâture aux alligators. Représentant au Parlement les militaires soviétiques basés en Lettonie, il dénonçait les séparatistes baltes, préconisait la loi martiale et appelait à l’union sacrée des « marxistes-léninistes, staliniens, néofascistes, orthodoxes, monarchistes et païens », pour sauver le pays de la désintégration où le menaient des gens qui ne l’aimaient pas et voulaient l’asservir à l’étranger. Connaissant comme nous commençons à le connaître le discernement politique de notre héros, on ne s’étonnera pas qu’Alksnis et lui se soient entendus comme larrons en foire. Après l’émission, « le colonel noir », comme on l’appelait, a présenté Édouard à ses frères d’armes, dont j’épargne les noms au lecteur et qu’il suffira de décrire comme une attrayante petite bande de militaires et de tchékistes, lecteurs de Mein Kampf et des Protocoles des Sages de Sion, éditeurs de feuilles ultranationalistes comme Dién’ (« Le jour »), qui s’autoproclamait le «journal de l’opposition spirituelle », que les démocrates surnommaient « le rossignol de l’état-major », et où Édouard a fait ses débuts de journaliste russe. Quand il est retourné à Paris, Alksnis et lui ont gardé le contact, se téléphonant, s’envoyant des fax, se montant mutuellement le bourrichon à la perspective d’un coup d’État qui semblait imminent.

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Emmanuel Carrère LIMONOV (часть седьмая)




Emmanuel Carrère
LIMONOV


VII. Moscou, Paris, République serbe de Krajina, 1990―1993

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4

Ils ont un drapeau, un titre de journal et un nom de parti. Ils ont un adhérent : un étudiant ukrainien appelé Taras Rabko. C’est un début. Bolcheviks, fascistes et nazis, leurs modèles, ne sont pas partis de plus haut dans leur ascension vers le pouvoir. Ce qui manque, c’est l’argent. Édouard rentre à Paris dans l’espoir d’en trouver.

Il y passe tout l’été 1993, et c’est un séjour étrange. Cela fait presque deux ans qu’entre la politique à Moscou et la guerre partout où elle éclate il ne repasse chez lui qu’en transit. Dans le studio que Natacha et lui partagent, il se sent un étranger. Il en a perdu l’habitude, elle a pris celle d’y vivre sans lui, certainement d’y coucher avec d’autres que lui. Les amis qu’il avait dans le petit monde parisien, refroidis par ses exploits bosniaques, lui tournent le dos. Une campagne de presse dénonce la collusion de l’extrême droite et de l’extrême gauche et, de fait, s’il faut établir le portrait-robot de ce qu’on se met à appeler le « brun-rouge », c’est bien lui. Sa cote est au plus bas, ses éditeurs habituels ne le prennent pas au téléphone. Peu importe : il ne se voit plus comme un homme de lettres mais comme un guerrier et un révolutionnaire professionnel, et le fait d’être dans ce milieu de petits-bourgeois frileux un objet d’opprobre n’a rien pour lui déplaire. Le problème, c’est qu’il n’a d’autres sources de revenus que la littérature, qu’il parvient tout juste à vendre ses reportages de guerre à une maison d’édition, « L’Âge d’homme », dirigée par un patriote serbe, et que ses recherches de fonds n’aboutissent à rien. Douguine, qui entretient des liens avec toute l’extrême droite européenne, était très optimiste en l’adressant à ses contacts. Mais Édouard va de revues confidentielles en officines grisâtres sans obtenir des négationnistes effarouchés qui les animent autre chose que de bonnes paroles, chacun ayant assez de mal à faire vivre sa petite boutique. Du côté de ses relations à lui, il sait que, même tricard partout, une porte lui restera toujours ouverte, celle de quelqu’un que rien ne scandalise, qu’aucune mauvaise réputation n’effraie. Hélas, Jean-Édern Hallier n’habite plus place des Vosges. Pour avoir écrit que Bernard Tapie était malhonnête, il a été condamné à quatre millions de dommages-intérêts, et il a fallu vendre à la chandelle le grand appartement où se tenaient les réunions de L’Idiot. Accablé de procès annexes, criblé de dettes, son journal périclitant, Jean-Édern n’a évidemment pas un sou à donner à Édouard. En revanche, il l’invite à le rejoindre dans son château de Bretagne.

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Emmanuel Carrère LIMONOV (часть восьмая)




Emmanuel Carrère
LIMONOV


VIII. Moscou, Altaï, 1994―2001

1

Vies parallèles des hommes illustres, suite : Édouard et Soljénitsyne ont quitté leur pays en même temps, au printemps 1974, ils y retournent en même temps, vingt ans plus tard exactement. Ces vingt ans, Soljénitsyne les a passés derrière les barbelés qui, pour décourager les curieux, clôturaient sa propriété du Vermont, n’en sortant que pour prononcer des condamnations de l’Occident qui lui ont fait une solide réputation de mauvais coucheur et écrivant, seize heures par jour, trois cent soixante-cinq jours par an, un cycle romanesque sur les origines de la révolution de 1917 comparé à quoi Guerre et paix est un récit psychologique fluet dans le genre d'Adolphe. La certitude ne l’a jamais quitté qu’un jour, de son vivant, il retournerait chez lui et que, chez lui, tout aurait changé. Et voilà, l’Union soviétique n’existe plus, il a terminé La Roue rouge : l’heure est venue.

Conscient de la dimension historique de l’événement, il ne veut pas rentrer comme n’importe quel émigré. Non : il prend l’avion jusqu’à Vladivostok et, de là, gagne Moscou en train. Un train spécial, un mois de voyage, avec arrêts dans les villages, écoute des doléances du peuple, tout cela filmé par la BBC. C’est Hugo revenant de Guernesey. C’est aussi, il faut bien le dire, Hibernatus, et ce retour grandiose ne suscite à Moscou qu’indifférence ou ironie : l’ironie éternelle, inévitable, des médiocres devant le génie, mais aussi celle des temps nouveaux devant l’anachronisme qu’est devenu Soljénitsyne. Cinq ans plus tôt, les foules se seraient prosternées. L’Archipel du Goulag venait de paraître, on n’en revenait pas d’avoir le droit de le lire. Mais il revient dans un monde où, après quelques années de boulimie, la littérature n’intéresse plus personne, et surtout pas la sienne. Les gens en ont assez des camps de concentration, les librairies ne vendent plus que des best-sellers internationaux et ces manuels que les Anglo-Saxons appellent des how-to : comment perdre des kilos, devenir riche, exploiter son potentiel. Les parlotes dans les cuisines, la dévotion pour les poètes, le prestige de l’objection de conscience, tout cela est fini. Les nostalgiques du communisme, dont Soljénitsyne ne soupçonne pas le nombre, le tiennent pour un criminel, les démocrates pour un ayatollah, les amateurs de littérature ne parlent de La Roue rouge qu’en ricanant (ils ne l’ont pas lue, personne ne l’a lue) et, pour les jeunes, c’est une figure qui se confond presque avec Brejnev au cimetière des icônes de l’Union soviétique.

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Emmanuel Carrère LIMONOV (часть восьмая)




Emmanuel Carrère
LIMONOV


VIII. Moscou, Altaï, 1994―2001

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5

Le second mandat d’Eltsine approchant de sa fin, les oligarques lui cherchent un successeur aussi accommodant, et le plus rusé d’entre eux, Berezovski, a une idée : un tchékiste totalement inconnu du public, Vladimir Poutine. Ex-officier de renseignement en Allemagne de l’Est, il a connu un sérieux passage à vide après la chute du Mur, puis refait son trou au FSB qu’il dirige depuis un an, sans grand éclat. À ses différents postes, il a fait preuve d’une loyauté sans faille envers ses supérieurs, et c’est cette qualité précieuse que Berezovski vend à ses camarades : « Pas un aigle, dit-il, mais il nous mangera dans la main. » Mandaté par le gang, Berezovski prend son avion privé et atterrit à l’aérodrome de Biarritz où Poutine passe ses vacances, avec femme et enfants, dans un hôtel de catégorie moyenne. Quand l’oligarque lui propose le job, il dit modestement qu’il n’est pas sûr d’avoir la carrure.

« Allons allons, Vladimir Vladimirovitch, quand on veut on peut. Et puis ne vous inquiétez pas : nous serons là pour vous aider. »

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Emmanuel Carrère LIMONOV (часть девятая)




Emmanuel Carrère
LIMONOV


IX. Lefortovo, Saratov, Engels, 2001―2003

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Toute sa vie, Édouard en a rêvé. Quand il lisait, petit, Le Comte de Monte-Cristo. Quand il a entendu son garde-chiourme de père, une nuit, raconter à sa mère l’histoire de ce condamné à mort si courageux, si calme, si maître de lui, qui est devenu le héros de son adolescence. Pour un homme qui se voit comme un héros de roman, la prison, c’est un chapitre à ne pas rater et je suis sûr que, loin d’être accablé, il a joui de chaque instant, j’allais dire de chaque plan de ces scènes de film cent fois vues : les vêtements civils et les quelques affaires, montre, clé, portefeuille, qu’on laisse à la consigne; l’uniforme ressemblant à un pyjama qu’on vous donne à la place; l’examen médical, avec toucher rectal ; les deux gardiens qui vous encadrent dans le labyrinthe sans fin des couloirs; la succession des grilles et des portails ; enfin la lourde porte de métal qui s’ouvre, puis se referme derrière vous, et voilà, on y est, c’est dans ces huit mètres carrés qu’on va vivre quelques mois ou quelques années et, comme à la guerre, montrer ce qu’on vaut vraiment.

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Emmanuel Carrère LIMONOV (часть девятая)




Emmanuel Carrère
LIMONOV


IX. Lefortovo, Saratov, Engels, 2001―2003

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4

Avec ses palissades peintes de couleurs pimpantes à la place des grillages, ses haies de rosiers et ses lavabos imités de Philippe Starck, la colonie pénitentiaire numéro 13, à Engels, est le camp de travail dont j’ai parlé au début de ce livre, qu’on fait visiter aux défenseurs des droits de l’homme afin qu’ils s’en retournent convaincus des progrès de la condition carcérale en Russie. Ainsi en 1932, au plus fort d’une famine telle que les paysans en venaient à tuer leurs enfants, H.G. Wells concluait de l’excellent repas qu’on lui avait servi à Kiev qu’on mangeait bien, ma foi, en Ukraine. Dans le milieu des prisonniers russes, Engels a en réalité si mauvaise réputation que certains se sont automutilés dans l’espoir de ne pas y échouer. Édouard n’en estime pas moins qu’il a eu de la chance, il faut dire qu’il revient de loin : deux mois après que le procureur Verbine a requis quatorze ans contre lui, le juge l’a condamné à quatre, dont il a déjà fait la moitié. Plus que deux ans à tirer alors qu’on se préparait à douze, c’est un miracle, et il est plus que jamais décidé à se tenir à carreau, à ne donner prise à aucune des provocations d’officiers et de matons que pourrait agacer sa célébrité. Il sait qu’à tout moment un type de mauvais poil peut vous tomber dessus et sous n’importe quel prétexte vous coller une semaine au mitard, ou pire encore. Parmi les histoires effrayantes qui circulent à Engels, il y a celle du détenu qui, la veille d’être libéré, a eu le malheur de croiser un sous-officier ivre. Le sous-officier ivre l’a trouvé mal rasé et, par caprice, pour montrer qui est le patron, il lui a rallongé sa peine d’un an. Comme ça, dans l’arbitraire le plus total, par une procédure interne au camp, et on peut toujours, ensuite, en référer au juge : avant que le juge casse la décision, on a le temps de se prendre encore dix ans de rabiot. C’est pourquoi Édouard, à Engels, travaille à se rendre invisible et, comme son grand talent dans la vie est de tirer profit de tout ce qui lui arrive, il ne tarde pas à trouver ça intéressant.

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Emmanuel Carrère LIMONOV (эпилог)




Emmanuel Carrère
LIMONOV


Épilogue Moscou, décembre 2009

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Nous voici revenus au début de ce livre. Quand j’ai fait mon reportage sur Limonov, il était sorti de prison depuis quatre ans. Je ne savais rien de tout ce que je viens de raconter, il m’a fallu presque quatre ans de plus pour l’apprendre, mais j’ai tout de même senti, confusément, que quelque chose clochait. C’était comme s’il avait toujours le micro-cravate, comme s’il jouait toujours son propre rôle devant une caméra de téléréalité. Il était devenu dans son pays la star qu’il rêvait d’être : écrivain adulé, guérillero mondain, bon client pour la presse people. À peine libéré, il avait plaqué la vaillante petite Nastia pour sauter sur une de ces femmes de catégorie A auxquelles il n’a jamais su résister : cette ravissante actrice rendue célèbre par un feuilleton appelé Le KGB en smoking. Son séjour en prison faisait de lui une idole de la jeunesse, son alliance avec Kasparov un homme politique fréquentable, et je n’exclus pas qu’il ait vraiment envisagé d’être porté au pouvoir par une révolution de velours, comme autrefois Vâclav Havel.

Finalement, comme le lecteur se le rappelle sans doute, tout s’est passé aux élections de 2008 selon les prédictions du journaliste anglais que j’avais rencontré à la conférence de presse du tandem Limonov-Kasparov. Poutine a respecté la Constitution en ne briguant pas de troisième mandat, mais il a mis en place un système ingénieux, rappelant les voitures à doubles commandes des auto-écoles : le nouveau président, Medvedev, est à la place de l’élève, Poutine, Premier ministre, à celle du moniteur. Il laisse l’élève conduire, il faut bien que celui-ci apprenne. D’un hochement de tête paterne il le félicite quand il s’en tire bien, et il est rassurant de savoir qu’en cas de pépin un homme d’expérience est là. Tout le monde, cependant, se pose deux questions : est-ce qu’en 2012 Poutine reprendra le volant, comme la Constitution l’y autorise puisque ce qu’elle interdit, c’est trois mandats de suite? Est-ce que le docile Medvedev, ayant pris goût au pouvoir, affrontera son mentor et peut-être l’écrasera, comme Poutine a lui-même écrasé ceux qui l’ont fait roi ?

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Emmanuel Carrère LIMONOV (eBook)

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Emmanuel Carrère (интервью) // "L'Opinion.com", 11 novembre 2011


Emmanuel Carrère

LIMONOV PAR CARRÈRE

Emmanuel Carrère vient de remporter le prix Renaudot pour son très beau Limonov, portrait d’un homme qui fut «voyou en Ukraine ; idole de l’underground soviétique ; clochard, puis valet d’un milliardaire à Manhattan ; écrivain à la mode à Paris ; soldat perdu dans les Balkans» avant de devenir le «vieux chef charismatique d’un parti de jeunes desperados.» Entretien.

― Après les personnages de votre précédent livre, D’autres vies que la mienne, des gens ordinaires, des gens «bien», aviez-vous envie avec Edouard Limonov de vous frotter à un être qui avait «pris le parti du mal» ?

― Ce n’était peut-être pas aussi délibéré que cela, mais en partie oui. Je voulais essayer de raconter une vie, de peindre un personnage qui soit mû par une énergie et des valeurs, une façon de voir le monde totalement différente à la fois de celle des personnages du livre précédent et de la mienne. Je voulais aussi écrire sur la Russie contemporaine, sur la chute du communisme et sur ce qui a suivi. Le hasard m’a remis en présence de Limonov et il m’est apparu comme un bon fil conducteur pour écrire cette histoire tout en parlant des valeurs selon lesquelles on construit sa vie. Il y a chez Limonov le rêve d’être un héros et, par certains aspects, il est digne de respect : il est courageux, il est honnête… Je ne désapprouve pas cette vision, mais elle est tellement à l’opposée de la mienne que cela constituait un moteur pour le livre.

― Vous montrez en effet dans le livre à quel point vous êtes loin de Limonov, notamment dans votre façon de vivre. Cependant, n’y a-t-il pas chez vous l’envie de lui ressembler, d’être aussi un aventurier ?

― Oui, mais je crois avoir beaucoup plus éprouvé cela quand je l’ai connu et que j’étais jeune homme. Il m’en imposait énormément par sa liberté, son audace et par l’amplitude de ses expériences. Je crois qu’il subsiste quelque chose de cette fascination qui est l’éternelle fascination des enfants sages pour les mauvais sujets.

― Vous évoquez dans le livre les conflits en ex-Yougoslavie où Limonov s’engagea un temps et vous écrivez : «Rétrospectivement, je me demande pourquoi je me suis privé d’un truc aussi romanesque et valorisant. Un peu par trouille.» Vous dites refuser l’engagement univoque dans un camp ou dans une opinion car les rôles s’échangent vite entre bourreaux et victimes…

― C’est un problème pour moi. Au fond, j’ai beaucoup de mal à prendre des positions et j’ai tendance à être d’accord avec le dernier qui a parlé, sous réserve évidemment qu’il soit un minimum convaincant, mais je me méfie de cette disposition. Cela ne me semble pas très sain de toujours tout renvoyer dos à dos. Dans ce chapitre du livre, je caricature un peu mes incertitudes et mes louvoiements, mais au final je partage la position dominante sur le conflit, à savoir que les Serbes étaient en gros les méchants de l’affaire.

― En même temps, vous notez, non sans ironie, que «ces Musulmans blonds aux yeux bleus qui écoutaient de la musique classique dans des appartements débordant de livres étaient des Musulmans idéaux, on rêvait d’en avoir de pareils chez nous».

― Bien sûr, oui c’est vrai, mais ils étaient agressés et, malgré tout, ce sont eux qui en prenaient le plus sur la figure. C’était un chapitre à la fois amusant à écrire et difficile. On marche là sur des œufs, non par prudence ou peur de se mouiller, mais par peur d’écrire des inepties.

― Ce livre raconte aussi une partie de l’histoire de l’URSS et de la Russie. Vous citez à un moment Gaïdar, un ancien Premier ministre : «nous n’avions pas le choix entre une transition idéale vers l’économie de marché et une transition criminalisée. Le choix était entre une transition criminalisée et la guerre civile.»

― Il avait raison. C’était la cruelle vérité et la phrase est forte.

― Vous évoquez le Parti National Bolchévique créé par Limonov et une partie de sa profession de foi : «Tu es jeune. Ça ne te plaît pas de vivre dans ce pays de merde. Tu n’as pas envie de devenir un popov ordinaire, ni un enculé qui ne pense qu’au fric, ni un tchékiste. Tu as l’esprit de révolte. Tes héros sont Jim Morrison, Lénine, Mishima, Baader. Eh bien voilà : tu es déjà un nasbol.»

― En dépit de l’incarnation un peu plus respectable qu’il a maintenant, il s’agit, vu de l’extérieur, d’un parti fasciste. Or, si on regarde de près, ce mouvement est rempli de jeunes gens idéalistes, assez émouvants, dont certains seraient en France du côté des «autonomes» ou des jeunes gens de Tarnac. Ce mouvement a été aussi l’une des rares formes qu’a revêtue la contre-culture en Russie à travers par exemple des bande-dessinées et des journaux. Cela m’intéressait de donner la parole sur ce sujet à Zakhar Prilepine, qui est un très bon écrivain. C’est un homme droit, honnête et on le retrouve dans ce bizarre parti. Cela oblige forcément à regarder de plus près le Parti National Bolchévique.

― Vous avez consacré un livre à Philip K. Dick. Voyez-vous des points communs entre lui et Limonov ?

― Mon affection pour Dick ne s’est jamais démentie, ce qui n’est pas le cas de Limonov envers lequel j’ai pu ressentir une vive antipathie. Dans le cas de Limonov, j’ai voulu raconter la vie de quelqu’un qui se veut un homme d’action se projetant dans l’héroïsme et le combat. Chez Dick, c’est l’inverse même si sa vie est très chaotique et d’une certaine façon aussi romanesque, mais tout s’est passé dans son cerveau. Il raconte une façon d’être au monde totalement étrangère à Limonov. Il y a chez Dick une recherche métaphysique, l’idée qu’il  existe quelque chose derrière la réalité tandis qu’il me semble que Limonov exauce assez les vœux de Nietzsche en manière d’humanité. Il est très peu réflexif, il va toujours de l’avant sans être miné par la culpabilité ou autre idée chrétienne. Rien n’existe que le monde à ses yeux. Dick est une sorte de loser de la sainteté et de la métaphysique quand Limonov est un loser de l’action et de la politique. Ce sont souvent ces losers qui ont les destins les plus beaux, les plus romanesques, les plus significatifs humainement.

― Limonov, activiste national-bolchévique, communiste fascisant, est devenu paradoxalement l’une des figures de la lutte pour la démocratie en Russie. L’un de vos interlocuteurs vous dit qu’il est un homme «décent». La prison a fait de lui «un héros, un homme vraiment grand», écrivez-vous.

― Je crois qu’il a lui-même vécu son passage en prison sous Poutine comme le grand chapitre de sa vie. Il a alors été le plus à la hauteur de son image. Il n’a jamais plié et, de tout ce que je sais de sa vie en prison, il y a quelque chose là qui commande le respect.

― Vous êtes également cinéaste. Vous avez porté à l’écran l’un de vos romans, La Moustache, tandis que d’autres ont été adaptés par Nicole Garcia ou récemment Philippe Lioret. Que ressentez-vous face à ces «réinterprétations» ?

― La personne qui s’en empare doit en faire une chose qui lui appartienne et ne doit pas être entravé par le souci de fidélité à ce que j’ai écrit.

― Limonov pourrait-il être le matériau d’un film de fiction ?

― Pourquoi pas ? La difficulté serait celle de tous les films où l’on suit un personnage sur plusieurs décennies. A une époque, j’avais eu écho d’une rumeur, que je n’ai pas vérifiée, selon laquelle Emir Kusturica projetait de réaliser une comédie musicale sur la vie de Limonov…
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