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Edward Limonov // «L’Idiot International», №25, 1 Novembre 1989


По наводке Гийома будем выкладывать ИДИОТА...

Edward Limonov L'IDIOT INTERNATIONAL

CARNET DE BORD : EST OUEST
par Edward Limonov, notre envoyé spécial à Belgrade

Dix-sept octobre, après-midi, aéroport d'Orly.
Pour dissiper la foule au contrôle des passeports, une douanière ouvre une porte sur le côté. "Les porteurs de passeports français, s.v.p" La moitié de la foule se précipite, passeport ouvert. J'en suis. Elle m'arrête :
— Pas vous Monsieur.
— Pourquoi?
— Vous êtes Français, certes, mais un cas particulier. Je hausse les épaules et retourne dans la file des étrangers. A quoi bon accorder la nationalité française, si, blanc de blanc, les cheveux pas frisés, les yeux verts, je suis écarté? Dites-moi Messieurs Joxe et Arpaillange, serais-je un sous-Français? Ou alors, donnez des cours de Droit à vos tontons macoutes!


Le soir même, rez-de-chaussée de l'hôtel "Slavija" à Belgrade, Yougoslavie.
Le comité d'accueil des 26ème Rencontres internationales des Ecrivains fait bien les choses et me remet une enveloppe de deux millions de Dinars pour mon "argent de poche".
A travers le "lobby", le vent siffle librement. Une gitane dort dans un coin, entre deux fauteuils, avec ses trois enfants. Des Serbes, grands comme des Américains et costauds comme Patrick Besson croisent des Albanais moustachus. Quelques femmes portent des foulards à la paysanne. Tout le monde parle, bouge et s'agite. Le bazar. Balkan comme il se doit. Après la stérilité ouatée des pays civilisés, je me sens agressé. Il me faut quelques heures pour m'habituer à la sonorité et à la géométrie du lieu. Quatre ascenseurs vieillots rythment l'ensemble de leurs va-et-vient convulsifs. Le vent siffle dans ma chambre du seizième étage comme dans le "lobby". D'où vient-il? Sous la porte, je découvre une énorme brèche. La chambre est pauvre mais dénuée de tout confort occidental. Un minuscule morceau de savon traînera trois jours sur mon lavabo.


18 octobre, rue "Maréchal Tito".
Mon hôtel "erect-cube" ressemble à un petit gratte-ciel des années soixante. Sur le côté débouche la rue du "Maréchal Tolhubma" — héros soviétique de la dernière guerre. Une chose me frappe soudain : toutes les inscriptions sont en cyrillique. Quinze ans que je n'avais pas vu de hiéroglyphes slaves! L'inflation s'affiche dans les vitrines. Les costumes coûtent 7 à 8 millions, un roman 180 000 dinars, un essai 124 000.
Les arbres et les espaces verts sont nombreux. Hormis quelques grandes avenues, l'herbe traverse le macadam. L'ambiance de la ville est à la fois démodée, rétro, belle et humaine. Belgrade est une ville en détresse d'inflation (J'adore les villes en détresse. J'ai adoré New York dans les années 70, je la déteste aujourd'hui — une ville de yuppies propre et ennuyeuse).
Les restaurants de Belgrade sont immenses, avec leurs salles en enfilade. Les garçons portent l'habit et les serveuses des ruches sur la tête, comme dans les années cinquante. Mais les tables sont vides. Mon déjeuner solitaire : deux bières et un "pieskovitza na kaimaku" (sorte de schnitzel géant, servi dans sa poêle, très bon), m'a coûté 294.000 dinars. Le prix explique la faible fréquentation des restaurants. Quand on sait qu'un ouvrier gagne deux millions par mois, et un responsable d'édition trois millions.
Le soir, visite à ma traductrice en banlieue ouvrière, par le bus. Une banlieue verte, vieille de 20 ans, même impression qu'à Kharkov en Ukraine. Dans un appartement d'une seule chambre et une cuisine logent quatre personnes. (A Paris, au troisième, mes voisins de palier — une famille noire — vivent à 5 dans 9 mètres carrés). A la télévision, apparaît le visage de Milovan Djilas. Stupéfiant pour moi, mais mes hôtes n'y prêtent aucune attention, pour eux, un télédiscours de Djilas n'est qu'un événement banal. Ancien adversaire de Tito, jadis emprisonné puis interdit. Djilas est devenu une vedette. Il parle directement au peuple comme Lech Walesa ou Sakharov. Mais il ne propose pas de remède à l'inflation. Aussi ne l'écoute-t-on pas dans les banlieues ouvrières. Ce soir, j'ai l'impression de remonter dans le temps : je suis spectateur d'une vie fortement collective comme je l'ai connue en URSS jadis. La voisine viendra deux fois emprunter des ustensiles de cuisine, et le mari de ma traductrice ira chez les voisins chercher les patates du dîner.


19 octobre, enterrement de Danllo Kis, (auteur de Le Tombeau pour Boris Davidivitch).
Il a vécu à Paris. Je l'ai vu en juin dernier à Budapest, dansant le tchardach à l'hôtel Hungaria. Le cimetière en automne : les arbres, jeunes, rouges et verts… Des milliers de personnes silencieuses. Une cérémonie orthodoxe sans discours, des chants que je comprends parce qu'ils sont aussi les chants de l'église russe. Des religieux avec leurs robes noires, brodées de fils d'argent et d'or. Le soleil. Un enterrement national ou presque pour un écrivain considéré il y a peu encore comme anti-communiste. Des drapeaux noirs sur quelques bâtiments officiels. Dans le taxi, la radio retransmet l'enterrement en direct. La voix du journaliste est grave. Les écrivains parlent beaucoup à Belgrade. Je suis interrogé en anglais, en français et en russe. Tables rondes, interviews, discussions avec des écrivains de 25 pays. Discussions chaudes. Comme il se doit dans les Balkans. Un écrivain prend à partie la délégation israélienne. Comme il se doit. Pamela Karol, poète post-punk de Los Angeles trouve son public. Vladimir Voinovich — le sien.


20 octobre, départ pour Strasbourg via Zurich.
La voiture officielle qui me conduit à l'aéroport tombe en panne d'essence. Un mec de Novi Sad (une ville au nord-ouest de Belgrade) me prend en charge. Sur la route, des voitures rustiques d'il y a trente ans. Devant les stations d'essence, des queues de centaines d'automobiles à l'arrêt. Dernière image, à l'aéroport : un policier grand, blond, élégant, uniforme gris, revolver à la ceinture, interroge un gitan qui porte des chaussures jaunes, couleur soleil. Alors que je passe derrière le policier, le gitan me sourit.


20 et 21 octobre.
Le territoire occupé de Strasbourg, pour le Carrefour des Littératures Européennes. Changement complet de décor. La prospérité stérile, la civilisation du petit sourire poli et hypocrite. Les démagogues habituels de la littérature disposent en permanence du chapiteau de la place Kléber. Le consensus est parfait, télévisé, médiatisé. Les Autrichiens, les Allemands et autres sous-hommes sont évacués dans de petites salles loin du centre ville. De même, tout est prévu pour éviter les contacts entre des écrivains de pays différents. Tout est mort, mort, mort! L'hommage à Canette au théâtre national est à mourir d'ennui. Je me maudis "crétin, tu as quitté la Belgrade vivante et troublée pour ce cimetière stérile et prospère. Pour être une fois de plus, le spectateur de la mégalomanie francophone".


21 octobre, 16 heures, signature sous le chapiteau place Kleber.

16h45, six exemplaires signés (dont deux gratuits pour les fonctionnaires de l'accueil). Mes voisins ne font pas non plus recette. J'arrête deux filles de vingt ans, chacune serrant Orsenna et Berberova sur leur poitrine. "Oubliez vos vieilles habitudes, achetez des auteurs différents!". Elles me sourient timidement et regardent avec méfiance les volumes étalés devant moi. Une des deux feuillette L'histoire de son serviteur. "Si New York vous intéresse, il vous plaira". Non, elle repose le livre sur la table. "Vous nourrissez des livres écrits par les vieux, pour les vieux et recommandés par des vieux. Vous êtes vieux! Comme deux vaches, elles trépignent sur place, peut-être ont-elles peur de partir? "Disparaissez!"


22 octobre.
Dans l'avion d'Air Inter, l'hôtesse vend les boissons aux passagers munis d'un billet portant la lettre "L" (loisirs). J'en suis. Séparés par un rideau, les écrivains privilégiés sirotent des drinks gratuits.

E.L.
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Tags: "l'idiot international", тексты Лимонова
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