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Edward Limonov // «L’Idiot International», №16, 30 Août 1989


Edward Limonov L'IDIOT INTERNATIONAL

POUR COMPRENDRE L'EUROPE DE LEST

Pour comprendre l'Histoire en marche, sous la mince, l'incompréhensible pellicule d'une actualité absurde, paralysée par ses propres grilles de normalisation, Limonov nous explique l'Europe de l'Est. Il raconte les Baltes — les meilleurs chefs de la police russe, et les terroristes de toujours — il se moque des Tchèques, ces sous-produits slaves, il fouaille les Hongrois et plonge sa sonde dans l'océan de la mémoire universelle.

Les Russes ne sont pas des enfants de chœur, nous les connaissons, — malins et militaristes… Mais, derrière les masques bien maquillés des nations de l'Europe de l'Est "victimes" des Russes, se cachent des appétits aux dents longues et des comportements pas très catholiques.
Quand l'empire russe a éclaté en 1917, Lénine, qui était encore un leader inexpérimenté (et grâce à cela : internationaliste et idéaliste), offrit le libre accès à l'indépendance pour toutes les nations qui le désireraient. La Finlande, la Pologne, l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie et l'Ukraine se déclarèrent républiques libres de la partie européenne de l'ex-Empire. Hélas, comme on le constatera quelques décennies plus tard tant en Asie qu'en Afrique, ces pays fraîchement indépendants se transformèrent à un rythme impressionnant en autant de petites tyrannies.
Le Maréchal Pilsudski — homme fort et moustachu à l'image de Staline — devint le chef de la république de Pologne en novembre 1918. Sans perdre de temps, il envahit l'Ukraine dès 1920 et s'empara de Kiev, sa capitale. L'opportunité était bien choisie. l'Armée rouge, à ce moment là, était en guerre en Crimée contre le général Vrangel. Lénine envoya le jeune Toukhatchevski commander le front Ouest contre les Polonais. Ces derniers, combattants courageux depuis toujours, résistèrent farouchement, mais les cavaliers rouges de Toukhatchevski les repoussèrent jusqu'à Varsovie obligeant Pilsudski — le petit Staline — à se limiter à la Pologne. 1926, Pilsudski se déclare dictateur.


Dictaromanie

Curieusement, cette même année 26, Voldemaras, voisin de Pilsudski — homme fort de la république de Lituanie — s'auto-proclame… devinez quoi?
Mais oui, dictateur de Lituanie! Quelques années plus tard, en 1934, Carlis Ulmanis asseoit son pouvoir en Lettonie. Réaction en chaîne? Penchant régional pour la dictature? Le commandant de la garde civile finlandaise, Carl Gustav Mannerheim, était élu régent de Finlande depuis 1918. Quant à la petite Estonie, depuis le 13ème siècle, elle a toujours été subjuguée par les féodalités d'origine teutoniques : les barons…
Peu de choses à dire sur ces dictatures baltes, petites et ennuyeuses, suivons plutôt l'itinéraire d'un grand : la Pologne.
Que fit la Pologne de 1926 à 1939? Dès 34, la Pologne signe un pacte de non-agression avec l'Allemagne d'Hitler (la date est à souligner, cinq ans avant que l'URSS n'en fasse autant!). La mort rattrape Pilusdski en 1935. Lui succède une dictatures collective de colonels. Et la Pologne des colonels ne se prive pas de participer au festin allemand, et s'approprie, en 1938, une partie de la Tchécoslovaquie : Teschen. (Avant d'être dévorée par l'Allemagne, la Pologne mangeait un peu de ta chair, Kundera!).
Il faut savoir que le modèle de régime fort, fasciste ou pro-fasciste, était très prisé dans l'Europe des années 20. Et en Europe de l'Est (ou Europe centrale, si tu préfères, Kundera) en particulier. Bien avant 1939, et même avant 1933, date de l'accession d'Hitler au pouvoir, plusieurs pays de la région se voulaient volontiers fascistes ou sous le régime de dictatures autoritaires qui évolueraient vers le fascisme un peu plus tard. (Bonjour Kundera, tes fables sur les traditions démocratiques des nations de l'Europe centrale, garde les pour tes Tchèques!).
Le Duce, chef du premier état fasciste, rêvait à une sorte d'Internationale fasciste et, dans les années qui suivirent la marche sur Rome, il réarma en secret l'Allemagne, la Bulgarie et les pays issus de l'éclatement d'un autre Empire, L'Autriche-Hongrie (pays artificiellement taillés par George Lloyd et Georges Clémenceau). Des armes furent envoyées par le Duce en Hongrie (où le pouvoir était aux mains de l'amiral Horty), en Autriche (à l'intention du "Heimwehren", l'organisation paramilitaire de droite) ainsi qu'à plusieurs autres groupuscules politiques. Non content d'exporter le fascisme, il l'instruit sur place. De 1926 à 1930, des soldats hongrois viennent s'entraîner en Italie même…
En Roumanie, sous le règne de Carol II, Cornélius Codreanu crée la très pro-fasciste Garde de Fer en 1931. Dix ans plus tard, le dictateur Ion Antonescu s'alliera avec l'Allemagne…


Annexions en chaine

Arrêtons-nous un instant. S'il est connu qu'une partie de la Roumanie ait été annexé par l'URSS en 1940, saviez-vous que la Hongrie s'est invitée, elle aussi, au festin de l'Allemagne (à l'instar de la Pologne) pour dévorer une partie de la Slovaquie? Même cas de figure pour la Transylvanie annexée en 1940 par la Hongrie et Doubroudja par la Bulgarie.
Examinons encore un peu cette volière de scorpions de l'Europe centrale (ça va Kundera?). En 1940, la Hongrie signe le pacte tripartite : germano-italo-japonais… De son côté, la Bulgarie, en la personne de son Tsar Bons III, s'était déjà rapprochée de l'Allemagne en 1919. Puis la dictature de Stamboliski cèdera la place (à partir de 1935) au règne du Tsar qui, à nouveau, signera un pacte d'alliance avec l'Allemagne en 1941…
L'Etat (fasciste) de Croatie sera créé cette même année…
Même les personnages dits "positifs" de l'époque n'y ont pas échappé. En février 34, le Chancelier autrichien Dollfuss (assassiné par les nazis pro-allemands quelques mois plus tard) proclamait l'instauration d'un Etat à parti unique sur le modèle fasciste (!) et, ayant recours à la force, élimina l'opposition socialiste à Vienne. Idem pour le roi Alexandre de Yougoslavie (lui aussi assassiné en 1934), considéré comme antifaciste mais qui avait fait abolir la constitution de son pays dès 1929…
Et la Tchécoslovaquie, cette enfant chérie de Benes, Masarik, Clémenceau et Lloyd George? A propos de l'accord de Munich, Churchill disait superbement : "Ils ont voulu la paix au prix du déshonneur. Ils ont eu le déshonneur et ils auront la guerre". Au lendemain de Munich, l'ambassadeur des Etats-Unis câbla à son Président ces quelques mots : "…le pacte germano-soviétique est maintenant Inévitable".
Mais la Tchécoslovaquie s'est offerte toute seule à l'Allemagne pour n'avoir pas tiré (comme ce sera le cas en 1948 puis en 1968) un seul coup de fusil en dépit d'une puissante armée. Tout comme l'Autriche d'ailleurs. Trois millions et demi de Sudètes allemands laissèrent la porte ouverte à Hitler. (Oui, Kundera. Et tes Tchèques ne les ont-ils pas aidés?)
Lorsque les nazis envahirent l'URSS, c'est l'Europe fasciste au complet qui accompagna l'armée allemande : divisions italiennes et espagnoles, détachements français et hollandais… etc. De son côté, l'Europe de l'Est prit largement sa part à l'entreprise : nombreuses divisions roumaines, hongroises, finlandaises, slovaques. Les allemands des Sudètes, de Prussie Orientale et des pays Baltes, comme les habitants d'Autriche étaient systématiquement incorporés dans la Wermacht. La suite de l'histoire, vous la savez.
Quelques dates et faits de l'histoire des Pays baltes et de la Pologne sur lesquels chacun pourra réfléchir :
Les "droits" de la Russie sur les Pays baltes sont au moins aussi légitimes (ou non-légitimes) que ceux de la France sur la Corse, l'Alsace, le Pays basque ou la côte d'Azur.
Quant à l'issue des croisades à l'Est, l'Ordre des chevaliers Porte-Glaives fut fondé à Riga (Livonie) en 1202 et celui des chevaliers teutoniques en Prusse orientale en 1229, les Russes étaient déjà là. Et ils l'étaient toujours lorsqu'ils disputèrent aux Suédois et aux Polonais la domination de la région. La Prusse a même son nom issu d'une tribu slave, les borusses, germanisée par la force. Novgorod, Pskov et Polotsk, villes de Russie du nord-ouest existaient avant l'an 1 000. Les villes russes étaient engagées dans une âpre lutte contre les Lithuaniens païens (qui détruiront Polotsk en 1239).
La puissante principauté russe de Volhynie-Galicie s'est étendue du XIème au XIIIème siècle sur les terres de Cracovie (aujourd'hui polonaise) et celles de Lvov (aujourd'hui d'Ukraine Occidentale mais revendiquées par les Polonais).
En 1240, le prince Alexandre de Novgorod remporte une victoire contre les Suédois sur les rives de la Neva, à l'endroit même où Pierre le Grand fera construire St Petersbourg 450 années plus tard. En 1242, le prince Alexandre bat les chevaliers du Porte-Glaives sur la glace du lac des Tchoudes, aujourd'hui frontière imaginaire séparant la république d'Estonie de la république de Russie…
Du XIIIe au XVIe siècle, la Russie, affaiblie par les invasions mongoles, avait du mal à défendre ses terres du Nord. Aussi, les Teutoniques, Suédois et Polonais se rendirent maîtres de la région. La principauté de Volhynie-Galicie tombera sous les coups de l'ennemi.
En 1609, les troupes polonaises s'installent à Moscou et Sigismund III Vasa de Pologne proclame son fils Ladislas roi de Russie.
La reconquête ne s'effectuera qu'après que la Russie se soit débarrassée des Mongols. Pierre le Grand récupéra une partie des terres à l'Ouest. En 1721, par la paix de Nystad, l'Estonie est annexée par les Russes. La Lettonie le deviendra entre 1710 et 1795 (la Corse est devenue française en 1769) et la Lituanie sera partagée entre la Russie et la Prusse en 1795.
En dépit de mille années de lutte, on ne sait pas toujours qui l'emportait sur qui. En effet, la noblesse russe comptait 223 familles d'origine polono-lithuanienne contre 168 familles "russes" de rurikides et 156 familles d'origine tartare. Ivan le Terrible savait écrire le polonais et était probablement plus polonais que russe.
Les soldats baltes (les Russes les appelaient tous des "latishi's" qu'ils soient Lettoniens — les vrais — Estoniens ou Lituaniens) jouaient le rôle de garde prétorienne pour les bolcheviks. Lénine et ses successeurs les utilisèrent — comme les rois de France avaient leurs gardes suisses — pour mater les révoltes contre-révolutionnaires et pour les basses besognes. Ainsi la Tchéka était principalement composée de "latishi's". Le premier chef de la Tchéka. Félix Dzerjinski (1917-1922) était polonais, né à Vilnious, capitale de la Lituanie. Le suivant, Menjinski, était également polonais… Parmi les douze hommes chargés d'éliminer le Tsar Nicolas Romanov et toute sa famille, six étaient "latishi's" dont Yakov Yourovski spécialement chargé de cette mission par le comité central d'Ecatherinbourg. (Que Marek Halter me pardonne, Yourovski était juif, ce n'est pas ma faute! Il a personnellement tiré sur le Tsar, le tuant d'une balle dans le cœur. Quel symbole pour l'antisémistisme populaire russe! C'est la glasnost qui le fournit, cher Marek Halter!)


L'interventionnisme

Une fois les Romanov liquidés dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918, les "latishi's" quittèrent la ville avec les autres soldats rouges mais elle ne resta pas longtemps hors du contrôle des hommes de l'Europe de l'Est. Le 25 juillet, le corps d'armée tchécoslovaque prit Ecatherinbourg. Ce corps (formé en Ukraine par Masarik lui-même à partir de prisonniers tchèques) servait à l'Armée Blanche de Koltchak de garde prétorienne.
Et maintenant le lecteur peut comprendre que si les Russes sont toujours intervenus dans les affaires de l'Europe de l'Est (et les affaires baltes en particulier), les "latishi's" et non-latishi's intervinrent volontiers dans les affaires russes.
Population au premier janvier 1980 : Estonie, 1 million 474.000; Lettonie, 2 millions 529.000 : Lituanie, 3 millions 420.000. Les Russes sont très présents dans les capitales. A Riga, ils représentent 40% de la population; à Tallin, 35% et à Vilnius, 25%.

Edward Limonov

Notes personnelles :

1) Les villageois de l'Ukraine occupée préféraient les garnisons allemandes aux garnisons hongroises. L'occupant hongrois étant considéré comme beaucoup plus cruel.
2) Dans la nuit du 22 août 1968, alors que, bouleversé, j'écoutais à la radio l'écrasement de la "révolution tchèque" par nos chars, mon père m'a lancé : "Tu t'apitoies sur les Tchèques, petit con! Tes Tchèques ont pendu plusieurs milliers de nos paysans sibériens pendant la Guerre Civile!".
3) Deux des six "latishi's" refusèrent de tirer sur les femmes de la famille Romanov. Yourovski leur accorda de ne user que les cibles masculines. C'est ça être gentlemen des pays baltes! Quelle classe!

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Tags: "l'idiot international", тексты Лимонова
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