Алексей Евсеев (jewsejka) wrote in ed_limonov,
Алексей Евсеев
jewsejka
ed_limonov

Emmanuel Carrère LIMONOV (часть седьмая)




Emmanuel Carrère
LIMONOV


VII. Moscou, Paris, République serbe de Krajina, 1990―1993

1

Les derniers mois de sa vie, Sakharov épuisé ne cessait de répéter à Gorbatchev : « Le choix est simple, Mikhaïl Sergueïevitch. Soit vous allez avec les démocrates, dont vous savez qu’ils ont raison, soit vous allez avec les conservateurs, dont vous savez non seulement qu’ils ont tort mais qu’en plus ils vous trahiront. Il ne sert à rien d’atermoyer. ― Oui, oui, Andreï Dimitrievitch, soupirait Gorbatchev, un peu agacé et digérant mal que les sondages donnent Sakharov pour l’homme le plus populaire du pays. Tout cela est bien beau mais le problème, en attendant, c’est de réformer le Parti. ― Absolument pas, répondait de sa voix claire Andreï Dimitrievitch. Le problème n’est absolument pas de réformer le Parti, mais de le liquider. C’est la première condition pour avoir une vie politique normale. »

Quand on commençait à lui dire des choses pareilles, Gorbatchev ne suivait plus. Le Parti, quand même… Il revenait à son louvoiement de politicien qui essaie de contenter tout le monde, un jour il se prenait pour le pape, le lendemain pour Luther, et le résultat, c’est qu’il s’est retrouvé également détesté par les démocrates et par les conservateurs.

Les références politiques en usage chez nous se transposent assez mal en Russie, droite et gauche n’y veulent pas dire grand-chose, mais ces mots-là ne me semblent pas trop inappropriés. Les démocrates, après tout, voulaient la démocratie, et les conservateurs conserver le pouvoir. Les premiers, gens des villes, plutôt jeunes, plutôt intellectuels, avaient commencé par adorer Gorbatchev mais, comme il n’osait plus avancer, ils étaient déçus. Au défilé du 1er mai 1990, sur la place Rouge, ils l’ont carrément conspué. C’était permis, désormais, et il est poignant de penser que l’homme à qui son peuple devait malgré tout sa levée d’écrou a dû essuyer les insultes qu’on rêvait autrefois, sans l’oser, d’adresser à Brejnev et sa clique : le Parti à la poubelle, et Gorbatchev avec le Parti !

Ces mécontents-là, cependant, n’étaient pas les plus redoutables. Quand, à l’enterrement de Sakharov, un jeune homme avait comparé le défunt à Obi-Wan Kenobi et Gorbatchev à un Jedi maladroit, le journaliste lui avait demandé qui il voyait en Darth Vador, et le jeune homme avait répondu qu’hélas les prétendants ne manquaient pas. De fait, on avait au Politburo et dans le complexe militaro-industriel l’embarras du choix en matière de hard-liners, comme les Anglo-Saxons appellent les conservateurs quand vraiment ils ne plaisantent pas. Mais ils étaient, conformément à la grande tradition soviétique, aussi gris et dépourvus de charisme que possible, ce qui a assuré le succès médiatique d’un second couteau aujourd’hui bien oublié : le colonel Victor Alksnis.

Édouard l’a rencontré au cours d’un bref séjour à Moscou, sur un plateau de télévision. On les avait tous deux invités à tenir, face à des démocrates, anciens dissidents et gens de Mémorial, le rôle des anti-Gorbatchev de service. Vêtu de cuir noir, le rictus féroce, Alksnis avait l’air d’un acteur pas très doué bûchant avec sérieux son audition pour un rôle de méchant qui jette ses ennemis en pâture aux alligators. Représentant au Parlement les militaires soviétiques basés en Lettonie, il dénonçait les séparatistes baltes, préconisait la loi martiale et appelait à l’union sacrée des « marxistes-léninistes, staliniens, néofascistes, orthodoxes, monarchistes et païens », pour sauver le pays de la désintégration où le menaient des gens qui ne l’aimaient pas et voulaient l’asservir à l’étranger. Connaissant comme nous commençons à le connaître le discernement politique de notre héros, on ne s’étonnera pas qu’Alksnis et lui se soient entendus comme larrons en foire. Après l’émission, « le colonel noir », comme on l’appelait, a présenté Édouard à ses frères d’armes, dont j’épargne les noms au lecteur et qu’il suffira de décrire comme une attrayante petite bande de militaires et de tchékistes, lecteurs de Mein Kampf et des Protocoles des Sages de Sion, éditeurs de feuilles ultranationalistes comme Dién’ (« Le jour »), qui s’autoproclamait le «journal de l’opposition spirituelle », que les démocrates surnommaient « le rossignol de l’état-major », et où Édouard a fait ses débuts de journaliste russe. Quand il est retourné à Paris, Alksnis et lui ont gardé le contact, se téléphonant, s’envoyant des fax, se montant mutuellement le bourrichon à la perspective d’un coup d’État qui semblait imminent.

.

De plus en plus coincé, Gorbatchev était aussi, il faut bien le dire, de plus en plus aveugle. En janvier 1991, profitant de ce que le monde entier suivait à la télévision la première guerre du Golfe, les chars russes sont entrés dans Vilnius puis, devant la résistance, s’en sont retirés en laissant sur le pavé une quinzaine de morts. Ce « dimanche noir » a fini de discréditer Gorbatchev auprès des démocrates : qui voulait, après cela, entendre encore parler de socialisme à visage humain ? Pour se blanchir, et de la tentative, et de son échec, il a prétendu n’être pas au courant, et on se demandait ce qui était le pire : qu’il soit menteur ou complètement hors du coup. L’armée multipliait, sans l’informer, les mouvements de troupes et incidents de frontières, de préférence pendant des sommets internationaux pour bien le mettre dans l’embarras devant sa chère opinion occidentale mais, curieusement, ça ne semblait pas le mettre dans l’embarras. Au contraire, il souriait de plus belle sur les photos. Secrétaire général du Parti, ne tenant son mandat que du Parti, il traitait avec dédain de « soi-disant démocrate » Boris Eltsine qui venait, lui, de se faire élire président de Russie au suffrage universel : ça ne faisait que grandir Eltsine, mais Gorbatchev n’avait pas l’air de s’en rendre compte. Le fidèle Chevarnadzé démissionnait de son poste de ministre des Affaires étrangères en déclarant publiquement que la dictature était en marche, et Gorbatchev ignorait l’avertissement. L’encore plus fidèle Iakovlev ne démissionnait pas, mais chaque fois qu’il prenait congé d’un journaliste lui disait : « Au revoir, à la prochaine ― enfin, si je ne suis pas en Sibérie. » Avec l’énergie du désespoir, il essayait de mettre son patron en garde contre la sédition de plus en plus ouverte du Politburo, mais Gorbatchev haussait les épaules et répondait : « Ça va, vous exagérez toujours, je les connais bien, ce sont de bons gars un peu butés. Tout est sous contrôle. »



C’est dans ces confiantes dispositions qu’il part jouir de vacances bien méritées dans la fastueuse villa qu’il s’est fait bâtir en Crimée. Et c’est là que tout d’un coup on lui coupe le téléphone, l’isole, boucle le périmètre. Pendant ce temps, le quarteron de généraux dont cette fois je cite les noms car ils font malgré tout partie de l’histoire : Kriouchkov, Iazov, Pougo et Ianaïev, déclarent l’état d’urgence et commencent aussitôt à cafouiller en remettant le pouvoir au plus piteux d’entre eux, le vice-président Ianaïev. Le malheureux traversera les quatre jours suivants dans un tel état de panique qu’on devra le faire sortir de force du bureau où il s’est claquemuré pour qu’il accepte de tenir une conférence de presse télévisée. Malgré la tentative de verrouillage à l’ancienne des médias, on le verra les mains tremblantes, le regard égaré, présenté comme triomphant et pourtant déjà vaincu. Cette impression de farce est ce qu’il y a de plus étrange dans le putsch d’août 1991. Elle tient aux personnalités des conjurés, qui étaient des médiocres et surtout des poivrots. Ils ont très vite été ivres. Pas ivres de pouvoir, non : bourrés. Faits comme des coings. Ronds comme des queues de pelle. Et très vite, ayant l’alcool triste, ils ont senti que ça n’allait pas marcher, qu’ils étaient en train de faire une énorme connerie mais qu’il n’était plus temps de revenir en arrière. L’alerte était donnée, les chars entraient dans Moscou, il fallait bien continuer mais le cœur n’y était pas. On aurait mieux aimé se coucher avec de l’aspirine et un bocal de cornichons, remonter la couverture au-dessus de la tête, attendre que ça passe.

Sur le moment, toutefois, les démocrates ont bien cru ce que depuis quelques années ils avaient cessé de croire : qu’après un second dégel la banquise se reformait, qu’on avait été fou d’avoir confiance et de ne pas s’enfuir tant que c’était encore possible. Le putsch aurait pu réussir. Tout dépendait de l’armée. Les jeunes appelés qui ont reçu l’ordre de marcher sur Moscou avaient une peur atroce de devoir faire ce que leurs pères avaient fait à Prague en 1968, et il leur a fallu du courage pour obéir, plutôt qu’à leurs chefs, à Eltsine qui les pressait de rester du côté de la loi et de l’État.

Avec un sens du symbole exceptionnel, Eltsine a organisé la résistance depuis le siège du Parlement, qu’on appelle à Moscou la Maison Blanche, et durant ces jours historiques il y a eu pour le monde entier une autre Maison Blanche que celle de Washington. Cette Maison Blanche-là est devenue le théâtre du combat de la Russie pour la démocratie. L’imagerie glorieuse d’août 1991, digne du Serment du Jeu de Paume ou de Bonaparte au pont d’Arcole, c’est la photo d’Eltsine juché sur un char devant la Maison Blanche. C’est Rostropovitch accouru pour monter la garde à la porte du bureau d’Eltsine, à la Maison Blanche. Ce sont les foules moscovites venues défendre la Maison Blanche, dressant des barricades, faisant à la liberté un rempart de leurs corps. Ce sont les chars qui font marche arrière, les filles qui embrassent les soldats et glissent des fleurs dans les canons de leurs fusils. C’est l’immense soupir de soulagement, le quatrième jour, parce que le cauchemar ne s’est pas réalisé, qu’on va continuer à vivre en liberté.

Les jeunes des villes, ceux qui se référaient à Star Wars pour se raconter l’histoire de leur pays, se rappellent août 1991, vingt ans plus tard, comme un des moments les plus intenses de leur vie, un film d’épouvante absolument terrifiant et qui se terminait de façon enthousiasmante. L’URSS revient : super-flip. L’URSS s’effondre dans le ridicule : super-fun. Car il était beau aussi, beau et juste, que les héritiers de soixante-dix ans d’oppression se débinent, non dans un crépuscule des dieux wagnérien mais dans le ridicule. Des guignols, qui définitivement ne font plus peur. Qui, dans le monde entier, n’ont été soutenus que par Castro, Kadhafi et Saddam Hussein, seuls rescapés du cercle des poètes disparus ― mais aussi par notre président Mitterrand, prince des esprits subtils, poussant le machiavélisme jusqu’à la stupidité, et qui, quand on lui a reproché ses félicitations si empressées à ceux qu’il pensait être les nouveaux maîtres de l’URSS, a répondu avec hauteur qu’il faudrait les juger sur leurs actes ― comme si un putsch n’en était pas un, d’acte, et significatif.



La suite de l’histoire, c’est Gorbatchev qui rentre de Crimée absurdement bronzé, n’ayant rien compris à ce qui s’est passé, ne retenant de toute l’affaire que les désagréments que sa famille et lui ont endurés, coupés du monde dans leur villa d’émir pétrolier. Ce sont trois des putschistes qui se suicident, et heureusement qu’il reste Édouard pour les pleurer ― car, quoi qu’on puisse penser de ses choix, lui au moins est fidèle et honore les vaincus. C’est, le 23 août, ce prodigieux moment de théâtre, retransmis par les télévisions du monde entier : la séance du Parlement où Eltsine, après avoir forcé Gorbatchev à lire d’une voix mal assurée les minutes du conseil au cours duquel les ministres qu’il a nommés décident de le trahir, se penche vers lui d’un air gourmand :

« Ah, et puis, j’oubliais, il y a ce petit décret à signer…

―  Ce petit décret? dit Gorbatchev, hagard.

―  Oui, qui suspend les activités du Parti communiste de Russie.

― Quoi? quoi? bredouille Gorbatchev, mais je ne l’ai pas lu… nous n’en avons pas discuté…

―  Aucune importance, dit Eltsine. Allez, Mikhaïl Sergueïevitch, signez. »

Et Gorbatchev signe.



C’est, aussitôt après, la mise à bas de la statue de Dzerjinski sur la place de la Loubianka, siège du KGB. C’est le remplacement du drapeau rouge par le drapeau tricolore du gouvernement provisoire de 1917. C’est surtout, quelques mois plus tard, une autre cuite historique, celle qui a réuni en grand sécret, dans un pavillon de chasse de la forêt de Biéloviéjskaïa, le président russe Eltsine, le président ukrainien Kravtchouk et le président biélorusse Chouchkievitch. Eltsine a quitté Moscou sans rien dire à Gorbatchev de ce qu’il allait faire, rien n’a été préparé, aucun des trois conspirateurs n’a la moindre idée de ce que sont une fédération ou une confédération. Tout ce qu’ils se répètent, au sauna, en descendant force vodka, c’est que leurs trois Républiques ont créé l’Union en 1922 et que ça leur donne le droit de la dissoudre. Eltsine est tellement soûl que les deux autres sont obligés de le porter pour le coucher et, juste avant de sombrer, il appelle George Bush (senior) pour lui donner la primeur de la nouvelle : « George, on s’est mis d’accord avec les copains. L’Union soviétique n’existe plus. » Pour que l’humiliation soit complète, c'est au plus insignifiant de la troïka, Chouchkievitch, qu’on laisse le soin de prévenir Gorbatchev, et Chouchkievitch assure que Gorbatchev, effaré, lui aurait répondu : « Mais je deviens quoi, moi, là-dedans ? »



Ce qu’il deviendra? Un retraité cossu à qui on laissera une datcha, une fondation, le droit de donner des conférences grassement rémunérées jusqu’à la fin de ses jours. Pour un tsar détrôné, et si on considère les usages russes depuis le Moyen Âge, c’est un sort exceptionnellement clément.



2

Dans l’affrontement romain entre Gorbatchev et Eltsine, les Français ont depuis le début tranché en faveur du premier et je trouve même surprenant qu’ils lui soient restés sentimentalement si fidèles. Eltsine passait, cela ne s’est pas arrangé au fil de son règne, pour un reître brutal, mal dégrossi, qui depuis le putsch d’août 1991 tenait un rôle peu clair. Gorbatchev était notre héros, des affreux avaient voulu le renverser. Eltsine avait sauvé la mise à Gorbatchev mais n’avait plus ensuite cessé de l’enfoncer, de sorte qu’on ne savait trop s’il était bon ou méchant. Ce qu’il disait fleurait le populisme, certains lui trouvaient même une tête de dictateur.

Seule en France, mais d’accord avec l’immense majorité des Russes, ma mère parlait de Gorbatchev comme d’un apparatchik débordé par les forces qu’il avait sans le vouloir mises en branle, et d’Eltsine comme de l’homme incarnant l’aspiration de son peuple à la liberté. Formé par le communisme, il avait eu le courage de rompre avec lui. Il avait suivi, au côté d’Elena Bonner, le cercueil de Sakharov. Il était le premier président élu qu’ait jamais connu la Russie. Il avait défendu la Maison Blanche comme La Fayette avait pris la Bastille, déclaré hors la loi le Parti qui étouffait les consciences et liquidé l’Union qui emprisonnait les nations. En deux ans, il était tout simplement devenu un très grand personnage historique. Allait-il, sur cette lancée, réussir à créer une démocratie, une économie de marché, une nouvelle société dans un pays jusqu’alors condamné à l’arriération et au malheur?



Conscient de son ignorance en matière économique, Eltsine a sorti de son chapeau un jeune prodige appelé Egor Gaïdar, sorte d’Attali russe rondouillard, issu de la haute nomenklatura communiste et professant une foi absolue dans le libéralisme. Aucun théoricien de l’école de Chicago, aucun conseiller de Ronald Reagan ou de Margaret Thatcher ne croyait aux vertus du marché avec autant de ferveur qu’Egor Gaïdar. La Russie n’avait jamais rien connu qui ressemble de près ou de loin à un marché, le défi était gigantesque. Eltsine et Gaïdar ont pensé qu’il fallait agir vite, très vite, passer en force pour prendre de court la réaction qui a eu raison de tous les réformateurs russes depuis Pierre le Grand. La pilule qu’il fallait faire avaler, ils l’ont baptisée « thérapie de choc » et, pour un choc, ça a été un choc.

Pour commencer, les prix ont été libérés, ce qui a provoqué une inflation de 2.600% et fait échouer l’initiative, conduite en parallèle, de « privatisation par bons ». Le 1er septembre 1992 ont été envoyés par la poste à tous les citoyens russes âgés de plus d’un an des bons de 10.000 roubles correspondant à la part de chacun dans l’économie du pays. L’idée, après soixante-dix ans où on n’avait théoriquement pas le droit de travailler pour soi mais seulement pour la collectivité, était d’intéresser les gens et de faire ainsi prospérer entreprises, propriété privée, bref : marché. À cause de l’inflation, hélas, ces bons quand ils sont arrivés ne valaient plus rien. Leurs bénéficiaires découvraient qu’ils pouvaient tout au plus, avec, se payer une bouteille de vodka. Ils les ont donc revendus en masse à des petits malins qui leur en proposaient, disons le prix d’une bouteille et demie.

Ces petits malins, qui se sont en quelques mois retrouvés les rois du pétrole, s’appelaient Boris Berezovski, Vladimir Goussinski, Mikhaïl Khodorkovski. Il y en avait d’autres mais, pour ménager mon lecteur, je ne lui demande de retenir que ces trois noms : Berezovski, Goussinski, Khodorkovski. Nif-nif, Naf-naf, Nouf-nouf, qui, comme dans les troupes théâtrales fauchées où il y a plus de rôles à jouer que d’acteurs pour les tenir, incarneront dans la suite de ce livre tous ceux qu’on a appelé les oligarques. C’étaient des hommes jeunes, intelligents, énergiques, pas malhonnêtes par vocation, mais ils avaient grandi dans un monde où il était interdit de faire des affaires alors qu’ils étaient doués pour cela, et du jour au lendemain on leur avait dit : « Allez-y. » Sans règle du jeu, sans lois, sans système bancaire, sans fiscalité. Comme disait, ravi, le jeune porte-flingue de Julian Semionov : c’était le Far West.



Quand on y retournait tous les deux ou trois mois, comme le faisait Édouard entre deux virées dans les Balkans, la rapidité avec laquelle Moscou changeait était hallucinante. On avait cru éternelle la grisaille soviétique et maintenant, dans les rues qui avaient porté les noms des grands bolcheviks et s’appelaient de nouveau comme avant la Révolution, les enseignes lumineuses se chevauchaient, aussi serrées qu’à Las Vegas. Il y avait des embouteillages et, à côté des vieilles Jigoulis, des Mercedes noires à vitres fumées. On trouvait sans peine tout ce dont les visiteurs étrangers bourraient autrefois leurs valises pour faire plaisir à leurs amis russes : jeans, disques compacts, cosmétiques, papier cul. À peine avait-on eu le temps de digérer l’apparition d’un McDonald’s place Pouchkine que s’ouvrait à côté une boîte branchée. Les restaurants, avant, étaient immenses, lugubres. Des maîtres d’hôtel aux allures de guichetiers revêches vous apportaient des cartes de quinze pages, et quel que soit le plat qu’on choisissait il n’y en avait plus ― en fait il n’y en avait qu’un seul, généralement infect. À présent, les lumières étaient tamisées, les serveuses souriantes et jolies, on commandait du bœuf de Kobé ou des huîtres arrivées le jour même de Quiberon. Le personnage du « nouveau Russe » entrait dans la mythologie contemporaine, avec ses sacs de billets de banque, ses harems de filles somptueuses, sa brutalité et sa goujaterie. Blague d’époque : deux jeunes hommes d’affaires s’aperçoivent qu’ils ont le même costume. « Je l’ai payé 5.000 dollars avenue Montaigne », dit l’un. Et l’autre, triomphant : « Ah oui? Moi, je l’ai eu pour 10.000. »



Pour un million de dégourdis qui grâce à la « thérapie de choc » ont commencé à s’enrichir frénétiquement, 150 millions de clampins ont plongé dans la misère. Les prix ne cessaient de monter sans que les salaires suivent. Un ex-officier du KGB comme le père de Limonov pouvait à peine, avec sa retraite, s’acheter un kilo de saucisson. Un officier de rang plus élevé, qui avait commencé sa carrière dans le renseignement à Dresde, en Allemagne de l’Est, une fois rapatrié en catastrophe puisqu’il n’y avait plus d’Allemagne de l’Est se retrouvait sans emploi, sans logement de fonction, réduit à faire le taxi sauvage dans sa ville natale, Leningrad, en maudissant les « nouveaux Russes » aussi âprement que Limonov. Cet officier-là n’est pas une abstraction statistique. Il s’appelle Vladimir Poutine, il a quarante ans, il pense comme Limonov que la fin de l’Empire soviétique est la plus grande catastrophe du XXe siècle et il est appelé (entre autres) à tenir un rôle non négligeable dans la dernière partie de ce livre.

De soixante-cinq ans en 1987, l’espérance de vie du Russe mâle est passée à cinquante-huit en 1993. Le spectacle des mornes files d’attente devant des magasins vides, si typique de l’ère soviétique, a été remplacé par celui des petits vieux qui battent la semelle dans les passages souterrains en essayant de vendre le peu qu’ils possèdent. Tout ce qu’on peut vendre pour survivre, on le vend. Si on est un pauvre retraité, c’est un kilo de cornichons, un cache-théière, des numéros défraîchis de Krokodil, le pitoyable journal « satirique » des années Brejnev. Si on est un général, ça peut être des tanks ou des avions : certains ont sans scrupule ouvert avec des appareils de l’armée des compagnies privées, dont ils empochent les profits. Si on est un juge, ce sont des verdicts. Un policier, sa tolérance. Un fonctionnaire, son coup de tampon. Un ancien de l’Afghanistan, ses compétences de tueur. Un contrat pour un meurtre se négocie entre 10.000 et 15.000 dollars. En 1994, cinquante banquiers ont été abattus à Moscou. De la bande d’un requin comme Semionov il restait à peine la moitié, et Semionov lui-même était au cimetière.



Mon cousin Paul Klebnikov est arrivé à ce moment-là. Ses grands-parents, comme les miens, avaient fui la Révolution de 1917, mais ils s’étaient, eux, établis aux Etats-Unis, en sorte que Paul était aussi américain que je suis français ― mais il parlait mieux le russe. Il avait mon âge et, malgré l’Atlantique qui nous séparait, nous nous connaissions depuis l’enfance. Je l’aimais beaucoup. Quant à mes fils, ils l’adoraient. C’était leur modèle, l’image que peut se faire un petit garçon d’un grand reporter. Beau, costaud, le sourire franc, la poignée de main ferme : Mel Gibson dans L'Année de tous les dangers. Il travaillait pour le magazine Forbes qui, en 1994, l’a envoyé faire une enquête sur la criminalité économique à Moscou. À son arrivée, il a rempli son agenda de rendez-vous, mais plusieurs de ses interlocuteurs ont été tués avant qu’il ait le temps de les rencontrer. Ça l’a tellement passionné qu’il est resté. Devenu correspondant permanent de Forbes à Moscou, il a poursuivi son enquête, en grand journaliste d’investigation qu’il était. Il en a fait un livre où il explique dans le détail, à partir du cas de Boris Berezovski, comment se sont constituées sous Eltsine les plus grosses fortunes russes. Puis il s’est fait descendre à son tour, d’une rafale de mitraillette à l’entrée de son immeuble, comme Anna Politkovskaïa. L’enquête sur son assassinat, comme sur celui de Politkovskaïa, n’a rien donné à ce jour.



Les gros s’entre-tuaient pour des combinats industriels ou des gisements de matières premières, les petits pour des kiosques ou des emplacements au marché, et le moindre kiosque, le moindre emplacement au marché, devait avoir un « toit » : ainsi appelait-on les innombrables prestataires de sécurité qui étaient tous plus ou moins des entreprises de racket puisqu’ils vous tiraient dessus si vous refusiez leurs services. Les holdings d’oligarques comme Goussinski ou Berezovski employaient de véritables armées, placées sous le commandement de hauts gradés du KGB qui avaient su privatiser leurs talents. À un niveau plus artisanal, les protections indispensables pour faire du business se recrutaient pour moitié au sein des mafias géorgienne, tchétchène ou azérie, pour moitié au sein de la police, devenue une mafia parmi d’autres.

J’ai une bonne histoire à ce sujet. Son héros est mon ami Jean-Michel, un Français qui, sa femme ayant péri dans le crash de la TWA en 1995, est parti refaire sa vie à Moscou comme on s’engagerait dans la Légion étrangère. Il y a ouvert des restaurants, des bars, des boîtes de nuit qui sont en fait des bordels pour nouveaux Russes et riches expatriés. On en pense ce qu’on veut moralement, mais bâtir un tel empire en partant de rien, sans presque parler russe, à une époque où on se retrouvait pour un oui ou pour un non les pieds dans le ciment au fond de la Moskova, cela suppose des nerfs que même notre exigeant Édouard pourrait envier. Il faudrait un Scorsese pour illustrer cette aventure. Ce n’est pas ce que je me propose de faire, seulement de raconter ceci : un soir, des troupes d’élite en tenue de combat, visages dissimulés par des cagoules, ont envahi un des clubs de Jean-Michel, terrorisé les filles, le personnel et les clients, qu’ils ont fait coucher par terre sous la menace de leurs kalachnikovs. Une fois l’ambiance installée, le chef a ôté sa cagoule, s’est assis, fait servir à boire, et il a tranquillement expliqué à Jean-Michel que son toit n’était pas fiable, qu’il allait en changer. Désormais, la police ― car ce commando, c’était la police ― se chargeait de tout. Ce serait un peu plus cher, mais plus sûr, et le transfert d’autorité serait indolore. Le chef se chargeait d’expliquer la situation aux protecteurs précédents, il garantissait qu’il n’y aurait pas d’embrouilles. En partant, il a offert à Jean-Michel un CD du groupe de rock formé par certains de ses gars. Tout s’est passé comme il l’avait promis. Jean-Michel n’a eu qu’à se louer de son nouveau toit et il aime bien, pour les divertir, faire écouter le CD à ses amis. Il a eu de la chance : dans beaucoup de cas, ce genre d’incident tournait au massacre de la Saint-Valentin.



Avant de mourir, il n’y a pas longtemps, l’ex-Premier ministre Egor Gaïdar a confié à un journaliste : « Ce qu’il faut que vous compreniez, c’est que nous n’avions pas le choix entre une transition idéale vers l’économie de marché et une transition criminalisée. Le choix était entre une transition criminalisée et la guerre civile. »



3

Pour justifier la collectivisation, la famine, les purges et, d’une façon générale, la tendance à considérer que les « ennemis du peuple », c’était le peuple lui-même, les bolcheviks aimaient à dire qu’on n’abat pas un arbre sans que des copeaux volent, version russe de notre proverbe sur l’omelette qu’on ne fait pas sans casser d’œufs. Le marché a remplacé la dictature du prolétariat comme horizon de l’avenir radieux, mais le proverbe ressert tel quel aux artisans de la « thérapie de choc » et à ceux qui sont assez proches du pouvoir pour avoir leur part de l’omelette. La différence avec le temps des bolcheviks, c’est que ceux qui se voient dans le rôle des œufs cassés ne craignent plus d’être envoyés en Sibérie et donnent de la voix. On voit défiler dans Moscou d’hétéroclites processions de retraités réduits à la mendicité, de militaires qui ne touchent plus leur solde, de nationalistes rendus fous par la liquidation de l’Empire, de communistes qui pleurent le temps de l’égalité dans la pauvreté, de gens déboussolés parce qu’ils ne comprennent plus rien à l’histoire : comment savoir, en effet, où est le bien et où le mal, qui sont les héros et qui les traîtres, quand on continue chaque année à célébrer la Fête de la Révolution tout en répétant que cette Révolution a été à la fois un crime et une catastrophe?

Édouard, quand il est à Moscou, ne manque aucune de ces manifestations. Reconnu par des gens qui lisent ses articles dans Dien', il est souvent félicité, embrassé, béni : avec des hommes comme lui, la Russie n’est pas perdue. Une fois, sur l’invitation de son camarade Alksnis, il monte à la tribune où se succèdent les leaders de l’opposition et prend le mégaphone. Il dit que les prétendus « démocrates » sont des profiteurs qui ont trahi le sang versé par leurs pères pendant la Grande Guerre patriotique. Qu’en un an de prétendue « démocratie », le peuple a plus souffert qu’en soixante-dix ans de communisme. Que la colère gronde et qu’il faut se préparer à la guerre civile. Ce discours diffère peu de ceux de ses voisins de tribune mais à chaque phrase la foule, une foule immense, l’applaudit. Les mots lui viennent naturellement, exprimant ce que tous ressentent. Des vagues d’approbation, de reconnaissance, d’amour montent vers lui. Il a rêvé de cela, pauvre et désespérément seul dans sa chambre de l’hôtel Embassy, à New York, et son rêve s’accomplit. Comme à la guerre, dans les Balkans, il se sent bien. Calme, puissant, porté par les siens : à sa place.



« Je cherche une bande » : c’est le titre d’un de ses articles. Il n’a pas tout de suite formé la sienne, d’abord il a tenté d’en rallier d’autres. Je suppose que le nom de Vladimir Jirinovski dit vaguement quelque chose au lecteur français. On le présentait, on le présente toujours car il est toujours là, comme le Le Pen russe et ce n’est pas faux. Il a la faconde de Le Pen, son culot, son langage direct. Sans doute est-il plus fou, mais bon : il est russe. J’ai dit quelques mots d’Alksnis, qui fait un pittoresque personnage de second plan. Les autres, Ziouganov, Anpilov, Makachov, Prokhanov, j’ai l’impression qu’il n’y a plus que moi qui, parce que j’écris ce livre et me replonge dans cette époque, sache qui c’est. Relisant les pages de notes que j’ai prises sur leurs parcours tortueux, leurs idées simples, leurs programmes flous, leurs alliances éphémères et leurs scissions empoisonnées, je me sens un peu dans la position d’un historien russe qui tenterait d’expliquer à ses concitoyens quelles nuances, au sein de l’extrême droite française, séparent Roland Gaucher de Bruno Mégret. Il faut dire que Limonov, quant à lui, ne recule jamais devant ce genre de pédagogie. J’ai souvent ri en découvrant, dans des articles destinés à être lus au fin fond de la province russe, des développements sur Jann-Edern Allié, Patrie Bésson, Alènne dé Bénoua ou le Kanar annehéné. Bref. C’est ce marigot de communistes nostalgiques et de nationalistes furibonds qu’il fréquente à Moscou, en essayant de se persuader qu’y couvent les forces vives de la nation. Et c’est lors d’un banquet organisé par le général Prokhanov, rédacteur en chef de Dien', qu’il fait la connaissance d’Alexandre Douguine.



Ce soir-là, Édouard est triste. On le serait à moins : il vient d’apprendre qu’on a retrouvé dans le coffre d’une voiture le buste scié d’un de ses amis et, à côté, sa tête à demi carbonisée. Cet ami, le chef de bataillon Kostenko, il l’a connu en Transnistrie, lors d’un reportage pour Dien'.

Passons vite sur la République moldave de Transnistrie : c’est le même scénario que les diverses républiques serbes d’ex-Yougoslavie. La Moldavie était un bout de Roumanie orientale, annexé par l’Union soviétique. Les Moldaves sont tellement misérables qu’ils rêvent de redevenir roumains, c’est dire. Quand l’Union soviétique s’est effondrée, ils ont déclaré leur indépendance, au grand dam des Russes établis sur leur territoire. Ces Russes qui étaient des sortes de colons, tenant le haut du pavé, se retrouvent en butte aux brimades et aux représailles du nouvel État, à dominante roumaine. Ils ont, à leur tour, créé une république autonome (la Transnistrie, donc) et pris les armes pour la défendre. Édouard, qui sympathise sans réserve avec leur cause et ne veut rater aucune des guerres qui s’allument l’une après l’autre dans les décombres de l’Empire, a adoré son séjour là-bas. Il a participé à une expédition punitive contre des Roumains, traversé un pâté de maisons en ruine sous les balles d’un sniper, couru entre des champs jonchés de mines. Surtout, il a rencontré le chef de bataillon Kostenko dont il raconte maintenant l’histoire à son voisin de table, un barbu qu’on lui a présenté sous le nom d’Alexandre Douguine.

Ex-commandant d’une unité de paras en Afghanistan, ayant ouvert un garage en Moldavie, Kostenko était devenu dans le chaos ambiant un seigneur de la guerre et le maître absolu de sa petite ville. Ukrainien comme Édouard, mais né en Extrême-Orient où son père était en garnison, il avait une tête de Chinois et une réputation de cruauté asiatique. Une aura d’effroi l’entourait. Il rendait la justice dans son garage, entouré de gardes du corps armés jusqu’aux dents et d’une blonde en minijupe et lunettes noires. Édouard l’a vu condamner à mort un gros type suant, soupçonné d’être un traître à la solde des Roumains. Il a approuvé cette fermeté, et son interlocuteur, Douguine, l’approuve aussi.

Kostenko et Édouard ont passé plusieurs nuits à parler. Le chef de bataillon lui a raconté sa vie aventureuse et prédit sa fin prochaine : ses ennemis l’auraient tôt ou tard, il n’avait nulle part où fuir, et de toute façon, à quoi bon ? On ne redevient pas garagiste quand on a régné sur une ville. Douguine écoute, de plus en plus intéressé à mesure que l’histoire prend un tour crépusculaire. « C’est parce qu’il s’attendait à mourir, dit-il à Édouard, qu’il s’est confié à vous. Pour qu’il reste une trace de son destin obscur et violent. » Édouard dit que oui, il se voit bien en Régis Debray de ce Guevara des confins, et il est un peu surpris que son interlocuteur sache qui est Régis Debray.

D’une façon générale, Douguine semble tout savoir. Il est philosophe, auteur bien qu’il n’ait que trente-cinq ans d’une demi-douzaine de livres, et c’est un vrai plaisir de discuter avec lui. Édouard et lui s’entendent à demi-mot, quand l’un commence une phrase l’autre pourrait la finir. Solennellement, ils boivent à la mémoire de Kostenko et, à la tournée suivante, Douguine propose de boire à celle du baron Ungern von Sternberg. Édouard n’a rien contre, mais il ne sait pas qui c’est. « Vous ne savez pas qui c’est? » Douguine feint d’être étonné ― en fait il est content, comme on l’est pour quelqu’un qui n’a pas encore lu Guerre et paix. Il est content aussi parce que c’est son tour de parler et que Kostenko, c’est bien, mais il a en réserve un super-Kostenko, une histoire de derrière les fagots dont il sait le succès garanti.

En 1918, le baron Ungern von Sternberg, aristocrate letton violemment anti-bolchevik, est allé avec sa division jusqu’en Mongolie pour combattre aux côtés des armées blanches. Il s’y est illustré par son ascendant sur ses hommes, sa bravoure et sa cruauté. Il se disait bouddhiste, d’un bouddhisme qui incluait le goût des tortures les plus raffinées. Il avait un visage émacié, de longues et fines moustaches, les yeux très pâles. Les cavaliers mongols le tenaient pour un être surnaturel, et même ses alliés blancs se sont mis à avoir peur de lui. Il s’est écarté d’eux, enfoncé dans les steppes à la tête de son escadron qui, à l’écart de tout, est devenu une secte d’illuminés, n’obéissant qu’à sa loi. Enivré de pouvoir et de violence, il a fini par tomber entre les mains des Rouges, qui l’ont pendu. Je résume, mais Douguine ne résume pas. Cette figure comparable à l’Aguirre de Werner Herzog ou à Kurtz, le héros du Cœur des ténèbres de Joseph Conrad, il la fait vivre avec un art consommé. C’est un de ses grands morceaux de bravoure, qu’il distille en prenant son temps, ménageant ses effets, jouant de toutes les nuances d’une voix de violoncelle. Car cet universitaire, cet homme de cabinet, de livres et de théorie, est aussi un conteur oriental, capable d’ensorceler son auditoire, et Édouard, qui n’a d’ordinaire que mépris pour les intellectuels, est ensorcelé. Il adorerait que quelqu’un, un jour, raconte sa vie comme ça.



Les jours suivants, ils ne se quittent plus, parlent à en perdre haleine. Douguine, sans complexe, se déclare fasciste, mais c’est un fasciste comme Édouard n’en a jamais rencontré. Ce qu’il connaissait sous cette enseigne, c’était soit des dandys parisiens qui, ayant un peu lu Drieu La Rochelle, trouvaient qu’être fasciste c’est chic et décadent, soit des brutes comme leur hôte du banquet, le général Prokhanov, dont il faut vraiment se forcer pour suivre la conversation, faite de paranoïa et de blagues antisémites. Il ignorait qu’entre petits cons poseurs et gros cons porcins il existe une troisième obédience, une variété de fascistes dont j’ai dans ma jeunesse connu quelques exemplaires : les fascistes intellectuels, garçons en général fiévreux, blafards, mal dans leur peau, réellement cultivés, fréquentant avec leurs gros cartables de petites librairies ésotéristes et développant des théories fumeuses sur les Templiers, l’Eurasie ou les Rose-Croix. Souvent, ils finissent par se convertir à l’islam. Douguine relève de cette variété-là, sauf que ce n’est pas un garçon malingre et mal dans sa peau, mais un ogre. Grand, barbu, chevelu, il marche à petits pas légers, comme un danseur, et a une drôle de façon de se tenir perché sur une jambe tout en soulevant l’autre en arrière. Il parle quinze langues, il a tout lu, il boit sec, rit franchement, c’est une montagne de science et de charme. Édouard n’a pas l’admiration facile, Dieu sait, mais il admire cet homme qui est de quinze ans son cadet et se met à son école.

Sa pensée politique était confuse, sommaire. Sous l’influence de Douguine, elle devient encore plus confuse mais un peu moins sommaire. Elle s’orne de références. Loin d’opposer fascisme et communisme, Douguine les vénère également. Il accueille pêle-mêle dans son panthéon Lénine, Mussolini, Hitler, Leni Riefenstahl, Maïakovski, Julius Evola, Jung, Mishima, Groddeck, Jünger, Maître Eckhart, Andréas Baader, Wagner, Lao-tseu, Che Guevara, Sri Aurobindo, Rosa Luxemburg, Georges Dumézil et Guy Debord. Si Édouard, histoire de voir jusqu’où on peut aller, propose d’inviter aussi Charles Manson, pas de problème, on se poussera pour lui faire de la place. Les amis de nos amis sont nos amis. Rouges, blancs, bruns, c’est égal : la seule chose qui compte, Nietzsche a raison, c’est l’élan vital. Assez vite, Édouard et Douguine s’accordent sur le fait que leurs camarades de l’opposition ne volent pas haut. Alksnis, à la rigueur, on l’aime bien, mais les autres… Surtout, ils découvrent qu’ils sont complémentaires. L’homme de pensée et l’homme d’action. Le brahmane et le guerrier. Merlin l’enchanteur et le roi Arthur. Ensemble, ils vont faire de grandes choses.



Qui, des deux, a trouvé le nom du Parti national-bolchevik? Plus tard, quand ils se sépareront, chacun le revendiquera. Encore plus tard, quand ils essayeront de devenir respectables, chacun en rejettera l’idée sur l’autre. En attendant, ils en sont enchantés tous les deux. Ils sont enchantés du titre qu’Édouard, nul ne le conteste, a trouvé pour leur futur journal : Limonka, la grenade. Pas celle qui se mange, bien sûr : celle qui explose. Ils sont enchantés, enfin, du drapeau qu’a dessiné sur une table de cuisine un peintre de leurs amis doux comme un agneau, spécialisé dans les paysages d’Ombrie et de Toscane. Ce drapeau, un cercle blanc sur fond rouge, évoque le drapeau nazi, sauf qu’en noir dans le cercle blanc, au lieu de la croix gammée, il y a la faucille et le marteau.

окончание главы
.
Tags: Emmanuel Carrère, о Лимонове
Subscribe

  • Post a new comment

    Error

    default userpic

    Your reply will be screened

    Your IP address will be recorded 

    When you submit the form an invisible reCAPTCHA check will be performed.
    You must follow the Privacy Policy and Google Terms of use.
  • 0 comments