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Emmanuel Carrère LIMONOV (часть восьмая)




Emmanuel Carrère
LIMONOV


VIII. Moscou, Altaï, 1994―2001

1

Vies parallèles des hommes illustres, suite : Édouard et Soljénitsyne ont quitté leur pays en même temps, au printemps 1974, ils y retournent en même temps, vingt ans plus tard exactement. Ces vingt ans, Soljénitsyne les a passés derrière les barbelés qui, pour décourager les curieux, clôturaient sa propriété du Vermont, n’en sortant que pour prononcer des condamnations de l’Occident qui lui ont fait une solide réputation de mauvais coucheur et écrivant, seize heures par jour, trois cent soixante-cinq jours par an, un cycle romanesque sur les origines de la révolution de 1917 comparé à quoi Guerre et paix est un récit psychologique fluet dans le genre d'Adolphe. La certitude ne l’a jamais quitté qu’un jour, de son vivant, il retournerait chez lui et que, chez lui, tout aurait changé. Et voilà, l’Union soviétique n’existe plus, il a terminé La Roue rouge : l’heure est venue.

Conscient de la dimension historique de l’événement, il ne veut pas rentrer comme n’importe quel émigré. Non : il prend l’avion jusqu’à Vladivostok et, de là, gagne Moscou en train. Un train spécial, un mois de voyage, avec arrêts dans les villages, écoute des doléances du peuple, tout cela filmé par la BBC. C’est Hugo revenant de Guernesey. C’est aussi, il faut bien le dire, Hibernatus, et ce retour grandiose ne suscite à Moscou qu’indifférence ou ironie : l’ironie éternelle, inévitable, des médiocres devant le génie, mais aussi celle des temps nouveaux devant l’anachronisme qu’est devenu Soljénitsyne. Cinq ans plus tôt, les foules se seraient prosternées. L’Archipel du Goulag venait de paraître, on n’en revenait pas d’avoir le droit de le lire. Mais il revient dans un monde où, après quelques années de boulimie, la littérature n’intéresse plus personne, et surtout pas la sienne. Les gens en ont assez des camps de concentration, les librairies ne vendent plus que des best-sellers internationaux et ces manuels que les Anglo-Saxons appellent des how-to : comment perdre des kilos, devenir riche, exploiter son potentiel. Les parlotes dans les cuisines, la dévotion pour les poètes, le prestige de l’objection de conscience, tout cela est fini. Les nostalgiques du communisme, dont Soljénitsyne ne soupçonne pas le nombre, le tiennent pour un criminel, les démocrates pour un ayatollah, les amateurs de littérature ne parlent de La Roue rouge qu’en ricanant (ils ne l’ont pas lue, personne ne l’a lue) et, pour les jeunes, c’est une figure qui se confond presque avec Brejnev au cimetière des icônes de l’Union soviétique.

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Plus on raille Soljénitsyne, plus Édouard s’épanouit. Les capitaines Lévitine qui ont empoisonné sa jeunesse sont hors jeu : le barbu enterré sous ses propres sermons, Brodsky vénéré par des universitaires et radotant des odes sur Venise. Édouard s’apitoierait presque : Venise ! Quel truc de vieux con ! Leurs gloires à tous les deux sont derrière eux. La sienne, pense-t-il, se lève. De fait, quand il a liquidé sa vie en France et s’est réinstallé pour de bon à Moscou, il s’est aperçu qu’il y était célèbre. Depuis la publication de La Grande Epoque par les soins de Semionov, d’autres livres de lui sont parus, les plus scandaleux : Le poète russe préfère les grands nègres, Histoire de son serviteur, Journal d’un raté. C’était le bon choix. On n’a jamais rien lu de tel en Russie, il s’en vend des centaines de milliers d’exemplaires. Les journaux, éblouis de leur propre audace, multiplient les reportages sur lui, et il ne déçoit pas leur attente. Il habite avec Natacha une sorte de squat dans un immeuble évacué, pas encore réhabilité, sans lumière dans les parties communes ni balustrade dans l’escalier. Ils posent tous les deux, en cuir et lunettes noires, dans ce décor destroy qui enchante les photographes. En France, ce statut de rock-star serait difficilement compatible avec celui d’agitateur ultranationaliste, en Russie non : on peut écrire dans un journal qui recycle en boucle les Protocoles des Sages de Sion et être une idole de la jeunesse. Une autre différence avec la France, c’est qu’on peut vendre ses livres à 200.000 ou 300.000 exemplaires et rester pauvre. La « thérapie de choc » et le désordre de la distribution réduisent ses droits d’auteur au minimum vital, mais au fond il s’en fout. Entre l’argent et la gloire, c’est la gloire qui l’intéresse, et même s’il a rêvé, quand il était plus jeune, d’avoir les deux, il sait maintenant que ce n’est pas son destin. Il est frugal, spartiate, méprise toutes les formes de confort et, loin d’être humilié par la pauvreté qui l’a accompagné toute sa vie, il en tire une fierté aristocratique. C’est tout de même avec ses maigres droits que, faute d’autres subsides, il fabriquera le premier numéro du journal de ses rêves.



Dans un texte totalement mégalomane, écrit quelques années plus tard, il imagine comment les historiens du futur se représenteront ce moment crucial de l’histoire de la Russie : la création de Limonka, à l’automne 1994. Tout le monde, dit-il, voudra avoir été de l’aventure, mais en réalité il n’y avait dans le petit bureau qu’occupait Douguine au journal Sovietskaïa Rossia « que le plus grand écrivain et le plus grand philosophe russes de la seconde moitié du XXe siècle », Natacha qui écrivait des articles sous le pseudonyme de Margot Führer , quelques punks sibériens et quelques étudiants de Douguine qui s’arsouillaient en palabrant sur l’orthodoxie, plus le fidèle Rabko qui se chargeait de l’intendance. C’est à Tver, sa ville natale, qu’on a trouvé un imprimeur. Édouard et lui sont allés là-bas, avec la vieille bagnole moldave, chercher les 5.000 exemplaires du premier numéro et se sont débrouillés pour le distribuer. Le distribuer, cela consistait à le vendre à la sauvette et à faire la tournée des gares de Moscou pour en mettre dans les trains desservant les grandes villes de province. On espérait, pas vraiment que des gens l’achèteraient, mais que quelques-uns au moins l’ouvriraient, comme on ouvre une bouteille confiée à la mer. Édouard raconte les débuts de Limonka et du parti national-bolchevik comme une exaltante épopée, dont le second acte est l’aménagement d’un sous-sol insalubre où ils trouvent refuge après avoir été virés de Sovietskaïa Rossia. On se retrousse les manches (« on », c’est la demi-douzaine de fondateurs historiques, moins Douguine qui comme d’habitude se contente de les encourager et d’inspecter les travaux finis), on évacue des montagnes de gravats, gâche du plâtre, bouche des fuites. Quoi qu’on fasse l’endroit restera humide et infesté de rats, mais bientôt le parti aura un local, qu’on appellera le bunker.



Le bunker, Margot Führer… Arrivé à ce point, je ne suis pas certain que mon lecteur ait réellement envie qu’on lui raconte comme une exaltante épopée les débuts d’une feuille de chou et d’un parti néofascistes. Je ne suis pas certain d’en avoir envie, moi non plus.

Cependant, c’est plus compliqué que ça.

Je suis désolé. Je n’aime pas cette phrase. Je n’aime pas l’usage qu’en font les esprits subtils. Le malheur est qu’elle est souvent vraie. En l’occurrence, elle l’est. C’est plus compliqué que ça.



2

Zakhar Prilepine approche aujourd’hui la quarantaine. Il vit avec sa femme et ses enfants à Nijni-Novgorod, où il dirige l’édition locale de Novaïa Gazeta, le journal indépendant où écrivait Anna Politkovskaïa. Auteur de trois romans, il est en train de passer, dans son pays et à l’étranger, du statut de jeune espoir à celui de valeur sûre. Le premier de ces romans traitait de la Tchétchénie, où il a été soldat, le second des doutes et des errances d’un jeune gars de province qui croit donner un sens à sa vie engluée en devenant nasbol, c’est-à-dire militant du parti national-bolchevik. C’est un livre issu de l’expérience de l’auteur et d’amis de son âge, car Zakhar Prilepine est depuis plus de quinze ans un nasbol convaincu. Il en a la dégaine : costaud, boule à zéro, vêtements noirs, Doc Martens aux pieds, et avec cela la douceur incarnée. Il faut se méfier, je sais, mais après quelques heures avec lui je suis prêt à jurer que Zakhar Prilepine est un type formidable. Honnête, courageux, tolérant, le genre qui regarde la vie comme il vous regarde, droit dans les yeux, et pas pour affronter mais pour comprendre, autant que possible aimer. Le contraire de la brute fasciste, le contraire aussi du dandy décadent qui trouve sexy l’imagerie nazie ou stalinienne. Dans ses livres, qui sont traduits et que je recommande chaleureusement, il parle de la vie quotidienne dans la province russe, des petits boulots, des cuites avec les potes, des seins de la femme qu’il aime, de son amour inquiet, émerveillé, pour ses enfants. Il dit la cruauté des temps mais aussi les moments de pure grâce que réserve une journée quand on est attentif. C’est un excellent écrivain, sérieux et tendre, qu’on pourrait, pour situer, rapprocher de Philippe Djian à ses débuts ― mais un Philippe Djian qui aurait été à la guerre.

Or, voici ce que raconte Zakhar Prilepine.



Il avait vingt ans et il s’emmerdait ferme dans sa petite ville de la région de Riazan quand un de ses copains lui a passé un bizarre journal arrivé par le train de Moscou. Ni le copain ni Zakhar n’avaient jamais rien vu qui ressemblait à ça. Personne en Russie ne connaissait L’Idiot international, Actuel, Hara-Kiri, ni la presse underground américaine

toutes influences revendiquées par Édouard ―, et il y avait de quoi être sidéré par cette maquette criarde, ces dessins dégueulasses, ces titres provocateurs. Même si c’était l’organe d’un parti, il était moins question dans Limonka de politique que de rock, de littérature et surtout de style. Quel style? Le style fuck you, bullshit et bras d’honneur. La punkitude en majesté.

Maintenant, dit Zakhar Prilepine, il faut s’imaginer ce que c’est qu’une ville russe de province. La vie sinistre qu’y mènent les jeunes, leur avenir totalement bouché, leur désespoir s’ils ont un peu de sensibilité et d’aspirations. Qu’un seul numéro de Limonka arrive dans une de ces villes et tombe entre les mains d’un de ces garçons désœuvrés, moroses, tatoués, grattant sa guitare et buvant ses bières sous ses précieux posters de Cure ou de Che Guevara, c’était gagné. Très vite ils étaient dix, vingt, toute la bande d’inquiétants bons à riens qui traînaient dans les squares, pâles et vêtus de jeans noirs déchirés : les usual suspects, les clients habituels du poste de police. Ils avaient un nouveau mot de passe, ils se repassaient Limonka. C’était leur truc à eux, le truc qui leur parlait à eux. Et derrière tous les articles, il y avait ce type, Limonov, dont Zakhar et ses copains se sont mis fiévreusement à lire les livres et qui est devenu à la fois leur écrivain préféré et leur héros dans la vie réelle. Il avait l’âge d’être leur père mais il ne ressemblait à aucun de leurs pères. Il n’avait peur de rien, il avait mené la vie aventureuse qui fait rêver tous les garçons de vingt ans et il leur disait, je cite : « Tu es jeune. Ça ne te plaît pas de vivre dans ce pays de merde. Tu n’as envie de devenir ni un popov ordinaire, ni un enculé qui ne pense qu’au fric, ni un tchékiste. Tu as l’esprit de révolte. Tes héros sont Jim Morrisson, Lénine, Mishima, Baader. Eh bien voilà : tu es déjà un nasbol. »



Ce qu’il faut comprendre, dit encore Zakhar Prilepine, c’est que Limonka et les nasbols, ça a été la contre-culture de la Russie. La seule : tout le reste est bidon, embrigadement et compagnie. Alors évidemment qu’il y avait là-dedans quelques brutes, des types rendus nerveux par l’armée ou des skins avec des chiens-loups que ça branchait de faire le salut hitlérien pour foutre les boules aux gens prilitchnyi : comme il faut. Mais il y avait aussi tout ce que les petites villes de la Russie profonde comptent de dessinateurs de BD autodidactes, de bassistes de rock qui cherchent des complices pour former un groupe, de types qui bidouillent de la vidéo, de timides qui écrivent des poèmes en cachette, se languissent pour des filles trop belles et rêvent sombrement de dézinguer tout le monde à l’école et de se faire exploser après, comme ça se fait en Amérique. Les satanistes d’Irkoutsk, les Hell’s Angels de Viatka, les sandinistes de Magadan. « Mes copains », dit doucement Zakhar Prilepine, et on sent bien qu’il peut avoir tout le succès de la terre, les prix littéraires, les traductions, les tournées aux États-Unis, ce qui lui importe c’est de rester fidèle à ses copains, les paumés de la province russe.

Ces garçons ― au début, il n’y avait que des garçons ― étaient pauvres. S’ils travaillaient, c’était à charger et décharger des ballots, balayer des cours, gâcher du mortier ou surveiller des parkings sur lesquels se garaient, en les éclaboussant de neige boueuse, des 4x4 qui valaient un demi-siècle du salaire de leurs mères et d’où sortaient, en braillant dans leurs téléphones portables, des hommes à peine plus âgés qu’eux, plus malins qu’eux, et qu’ils méprisaient de tout leur cœur. Zakhar et ses copains avaient une quinzaine d’années quand le communisme s’est effondré. Leur enfance s’était écoulée en Union soviétique, et elle avait été meilleure que leur adolescence et que leur jeune âge adulte. Ils se rappelaient avec tendresse et nostalgie ce temps où les choses avaient un sens, où on n’avait pas beaucoup d’argent mais où il n’y avait pas non plus beaucoup de choses à acheter, où les maisons étaient bien tenues et ou un petit garçon pouvait regarder son grand-père avec admiration parce qu’il avait été le meilleur tractoriste de son kolkhoze. Ils avaient vu la défaite et l’humiliation de leurs parents, gens modestes mais fiers d’être ce qu’ils étaient, qui avaient plongé dans la misère et surtout perdu leur fierté. Je crois que c’est cela, surtout, qu’ils ne supportaient pas.



Bientôt, à Krasnoïarsk, à Oufa, à Nijni-Novgorod, une section se créait du parti national-bolchevik. Un jour, Limonov venait, accompagné de trois ou quatre de ses gars. Toute la bande venait les chercher à la gare. On dormait chez les uns, chez les autres, on passait des nuits entières à parler et surtout à l’écouter. Il s’exprimait de façon simple et imagée, avec l’autorité de celui qui sait qu’on ne l’interrompra pas et une prédilection pour les mots « magnifique » et « monstrueux ». Tout était soit magnifique soit monstrueux, il ne connaissait rien entre les deux, et Zakhar, la première fois qu’il l’a vu, a pensé : « C’est un être magnifique, capable d’actes monstrueux. »

Il avait tout lu de lui, même ses vers de jeunesse où s’exprime, dit-il, la vision fraîche et primitive d’un petit enfant. Mais Limonov n’avait plus rien d’un petit enfant, sa longue course à travers le monde lui avait fait perdre toute illusion. « Il faut construire sa stratégie de vie, disait-il, sur le présupposé de l’animosité d’autrui. » C’est la seule vision réaliste des choses, et la meilleure protection contre l’animosité d’autrui, c’est d’être courageux, vigilant et prêt à tuer. Il suffisait de passer quelques minutes auprès de lui, de sentir l’énergie que diffusait dans la pièce son corps sec et musclé, aux aguets, pour être sûr qu’il possédait toutes ces vertus. En revanche il n’y avait en lui aucune trace de bonté. De l’intérêt pour autrui, oui, une curiosité toujours en éveil, mais pas de bonté, pas de douceur, pas d’abandon. C’est pourquoi Zakhar, qui l’admirait et n’aurait pour rien au monde cédé sa place dans le cercle qui l’entourait, ne se sentait pas vraiment à l’aise en sa présence, alors qu’il l’était totalement avec les autres nasbols. Il avait en eux une confiance absolue. Ces garçons qui portaient des surnoms comme Négatif, Chamane, Fer à souder ou Cosmonaute étaient à ses yeux les meilleurs êtres du monde : aussi loyaux et fidèles qu’ils étaient effrontés et violents. Capables de donner leur vie pour sauver celle d’un camarade et d’aller en prison pour leurs idées. Leur morale était l’exact contraire de celle qui prévalait autour d’eux, dans le monde corrompu et sans repères qui avait succédé à l’Union soviétique de leur enfance. Zakhar, dès qu’il les a connus, n’a pendant plusieurs années plus fréquenté qu’eux. Tous les autres lui semblaient futiles et ennuyeux.

« J’ai eu de la chance, pensait-il. J’ai rencontré des gens avec qui ce serait un honneur de mourir. J’aurais pu passer toute ma vie sans les rencontrer mais c’est arrivé. C’est bien. »



Il s’est mis à aller à Moscou, qui n’est après tout qu’à 400 kilomètres de Nijni-Novgorod. Les premières fois, il ne se méfiait pas, mais au fil des années la répression s’est durcie et les nasbols de province ont reçu la consigne d’éviter les express, car il faut montrer une pièce d’identité au guichet et on risque de se retrouver dans les bases de données du FSB ― comme s’appelle désormais le KGB. La solution était de prendre les trains de banlieue, les petits tortillards permettant de fractionner le voyage, d’une ville à l’autre, et d’échapper au contrôle. Cela prenait deux jours, qu’on passait à se soûler et à dormir. Ils étaient trois ou quatre, des garçons boutonneux, à la peau blême et aux mains rouges, en jeans, blousons et bonnets noirs, qu’on regardait de travers. Moscou leur faisait peur. Ils s’y sentaient pauvres, provinciaux. Ils avaient peur d’être arrêtés par les policiers dans le métro, peur des jolies filles bien habillées qu’ils n’osaient pas approcher, alors ils se dépêchaient de faire le trajet de la gare à la station Frounzenskaïa, près de laquelle se trouvait le bunker. Ils sonnaient à la porte blindée, plusieurs fois changée parce que plusieurs fois des hommes des forces spéciales l’avaient découpée au chalumeau avant de mettre à sac le local et d’emmener sans ménagement ceux qui s’y trouvaient. On leur ouvrait, ils descendaient les marches conduisant au sous-sol. Là, ils soufflaient enfin. Ils étaient chez eux.



Zakhar décrit le bunker comme un mélange d’atelier squatté par un collectif d’artistes, d’internat pour jeunes délinquants, de dojo d’arts martiaux et de dortoir improvisé pour accueillir le public d’un festival de rock. Les affiches et peintures qui recouvraient les murs rongés d’humidité représentaient Staline, Fantômas, Bruce Lee, Nico et le Velvet Underground, Limonov en uniforme d’officier de l’Armée rouge. Il y avait une grande table sur laquelle on mangeait et faisait la maquette de Limonka, une sono pour les concerts, au sol des tapis râpés sur lesquels les jeunes gens montés de leur province pouvaient étaler leurs sacs de couchage et dormir pêle-mêle, entre cendriers pleins et bouteilles vides, dans un puissant mélange d’odeurs d’hommes et de chiens. Avec le temps, il a commencé à venir des filles, dont Zakhar observe qu’elles étaient soit très laides soit très jolies. La plupart cultivaient le style punk ou gothique. Parmi les garçons, les boules à zéro dominaient, mais il y avait aussi des cheveux longs, des rouflaquettes, et même quelques coiffures impeccables de vendeur d’électroménager. Personne ne s’étonnait de rien. Tout le monde était admis, accepté tel qu’il était, la seule chose requise étant de n’avoir peur ni des coups ni de la prison.

Au fond de la grande salle, il y avait deux bureaux. Celui de Douguine confortable, muni d’un radiateur électrique, garni jusqu’au plafond de bibliothèques, de tapis et même d’un samovar, alors qu’il n’y venait, au mieux, que quelques heures par jour. Celui d’Édouard nettement plus Spartiate, alors qu’il lui tenait souvent lieu de domicile. Écrivain réputé, objet d’un culte dans les milieux branchés de Moscou et de Pétersbourg, il connaissait une quantité d’artistes et de gens à la mode qui ont, un temps, fréquenté le bunker comme ils auraient, à New York, fréquenté la Factory d’Andy Warhol. Le nasbol de base était un peu intimidé de voir des rockers célèbres, des chanteuses, des mannequins se frayer un chemin entre leurs sacs de couchage et leurs chiens-loups pour rejoindre la grande table à laquelle mon ami l’éditeur Sacha Ivanov se rappelle avoir passé les soirées les plus exaltantes de la précédente décennie. On rencontrait là, dit-il, des gens qu’on ne rencontrait nulle pas ailleurs : jeunes, originaux, sans cynisme, les yeux brillants d’enthousiasme. C’était quelque chose d’extraordinairement vivant.

Les fidèles de Douguine, étudiants fascistes à gros cartables ou prêtres orthodoxes antisémites, n’étaient pas aussi glamour, loin s’en faut, mais s’il était en verve et sentait son public, il arrivait que « le plus grand philosophe russe de la seconde moitié du XXe siècle » se joigne au cercle et envoûte son auditoire d’artistes en vogue et de rudes adolescents provinciaux avec les belles histoires de son répertoire : le sacrifice héroïque des kamikazes japonais, le suicide de Mishima, la secte de paramilitaires bouddhistes créée en Mongolie par le baron Ungern von Sternberg. Avec sa barbe noire, ses sourcils touffus, sa voix chaude, il redevenait le conteur inspiré dont Édouard s’était entiché. Hélas, son charme si persuasif dans la parole se perdait à l’écrit. Édouard, qui s’occupait presque seul de Limonka, n’osait pas refuser les articles secs, abstraits, fastidieux, que le cofondateur et penseur du parti lui remettait chaque mois avec autant de solennité que s’il s’était agi du Saint Graal. Douguine semblait sincèrement persuadé que ces mises au point doctrinales étaient le fer de lance du journal, la raison que ses lecteurs avaient de se précipiter dessus. Il n’aimait ni le ton ni l’aspect de Limonka. Ce qu’il aurait aimé, c’est une de ces revues grises et confidentielles auxquelles il était abonné : les bulletins paroissiaux de l’extrême droite européenne.

Plus le temps passait, plus le fossé se creusait entre les obédiences des deux bureaux. Comme des brahmanes toiseraient des parias, les disciples de Douguine toisaient la horde des prolétaires recrutés par Édouard, amis du rock et de la baston que la glorieuse histoire du fascisme concernait peu et même, pour les plus sensibles d’entre eux, incommodait. C’était le cas de Zakhar, qui détestait toutes ces références aux corps francs et aux sections d’assaut, ne trouvait pas spécialement drôle qu’Édouard surnomme affectueusement Douguine « docteur Goebbels », et a été plutôt soulagé quand celui-ci, les querelles s’envenimant de plus en plus, a fini par quitter le parti pour fonder un centre d’études géostratégiques, aujourd’hui prospère et subventionné par le Kremlin. Plus de brahmanes : on se retrouvait entre parias. Zakhar aimait mieux ça.



3

Dans Sankia, son roman sur les nasbols, Zakhar rapporte une conversation entre son héros et un de ses anciens professeurs, qui l’aime bien et s’efforce de le comprendre. Le professeur a parcouru avec curiosité quelques numéros de Limonka. Le nom du parti, son drapeau, ses slogans le mettent mal à l’aise, mais il veut bien les considérer comme des provocations, dans la lignée des surréalistes français, qu’il vénère. Les actions de ses militants, consistant à tagger des trains, dérouler des banderoles au fronton de monuments difficiles à escalader ou, lors de manifestations officielles, jeter des tomates sur la veste du gouverneur, lui semblent à la fois immatures, sympathiques et courageuses. Sympathiques parce que courageuses : on ne plaisante pas, en Russie, avec l’ordre public, et ces démonstrations de potaches qui, en Europe occidentale, se solderaient par des amendes, valent à leurs auteurs des peines de prison qu’ils purgent avec fierté. Avec une gravité fervente et ombrageuse, le héros de Zakhar (et, je suppose, Zakhar lui-même il y a dix ans) parle de la patrie, des souffrances de la patrie, de l’essence de la patrie, et ces discours inquiètent le professeur. Les ennuis ne sont jamais loin, dit-il à son ancien élève, quand les Russes commencent à se monter le bourrichon avec leur patrie, à parler de la grandeur de leur empire ou de la sainteté de leur mission et à dire des choses comme « la Russie, il ne faut pas chercher à la comprendre, il faut y croire ». « Il vaudrait beaucoup mieux, poursuit le professeur, laisser les Russes mener ou essayer de mener, pour une fois, une vie normale. C’est dur pour le moment mais ça viendra. Pour le moment il y a quelques riches, beaucoup de pauvres, mais une classe moyenne va grandir, n’aspirant qu’au confort, à être protégée des convulsions de l’histoire, et c’est ce qui peut arriver de mieux à ce pays. »

Non, le héros de Zakhar ne pense pas que c’est ce qui peut lui arriver de mieux. Il veut plus, il veut autre chose. « Mais quoi? Plus de quoi? s’emporte le professeur. Plus d’ordre ? Plus de désordre ? Quand on lit votre journal, on se gratte pour le savoir. Vous braillez : Union soviétique ! Union soviétique! C’est vraiment ça que vous voulez? Retourner en arrière ? Restaurer le communisme ? »



La question n’est pas rhétorique : elle se pose à l’élection présidentielle de 1996. C’est peu dire que cette élection, pour Eltsine et les démocrates, se présente mal. Les effets désastreux de la « thérapie de choc » et de la première vague de privatisations ont plongé le pays dans le chaos, et la majorité de sa population, sur un ton d’absolue évidence, parle de ce qui s’est passé depuis 1989 comme d’un cataclysme historique. Eltsine, en qui on a placé tant d’espoirs, semble n’avoir plus prise sur rien. Enfermé au Kremlin, sans autres interlocuteurs que sa famille et le responsable de sa sécurité, une espèce de tonton macoute appelé Korjakov, il soigne ce qu’il appelle ses idées noires et qui est de toute évidence une dépression massive en buvant au-delà du raisonnable. Si indulgents que soient les Russes pour l’alcoolisme, ils ne trouvent plus très drôle que leur président se soûle comme un cochon chaque fois qu’il les représente à un sommet international. Ils ont carrément honte de le voir, lors des célébrations solennelles, à Berlin, de la victoire de 1945, dodeliner du chef à la tribune, puis se mettre à battre la mesure d’un air de plus en plus réjoui, enfin se lever en titubant et, sous les regards effarés des autres chefs d’État, prétendre diriger lui-même la fanfare militaire. Ces alternances de gouffres dépressifs et d’euphorie éthylique sont un terrain propice, comme on le voit chez le capitaine Haddock, aux bouffées belliqueuses et, en se faisant indiquer par le vénal Korjakov le moment psychologique favorable, les faucons de l’état-major n’ont pas eu de mal à persuader Eltsine qu’une bonne petite guerre rondement menée contre les « culs-noirs » couperait l’herbe sous le pied des nationalistes et lui rendrait sa popularité évanouie.

Sur les motifs qui animaient ces faucons, mon cousin Paul Klebnikov, dont je jure qu’il n’était pas le moins du monde adepte des théories du complot, soutenait avant de se faire assassiner la thèse suivante : la Tchétchénie, indépendante depuis 1991 et gouvernée par un ex-apparatchik soviétique hâtivement converti à l’islam, était sans aucun doute une zone franche pour la criminalité organisée, une plaque tournante du trafic de drogue et de fausse monnaie, mais la Russie, même si sa part du gâteau diminuait, continuait d’y trouver son compte et il n’y avait aucune urgence à intervenir. Il y avait urgence, en revanche, à dissimuler la corruption massive du haut commandement militaire. Les généraux avaient vendu d’énormes quantités d’armes, de munitions et surtout de blindés au marché noir, ils avaient donc besoin d’un grand conflit quelque part pour que ce matériel volatilisé puisse être considéré comme officiellement détruit.

Que ce facteur ait été ou non aussi décisif que le pensait Paul, l’armée russe n’a pas lésiné. Alors qu’il y avait 3.500 détonations par jour au plus fort du siège de Sarajevo, il y en a eu 4.000 par heure au début du siège de Grozny, en décembre 1994. La ville a été détruite aussi complètement que Vukovar. Mais les Tchétchènes, fidèles à la réputation de bravoure et de cruauté que leur fait la littérature russe depuis deux siècles, ont répliqué par une guérilla sans merci, commencé à griller les soldats russes dans leurs chars, importé sur le territoire russe de sanglantes actions terroristes, et les 40.000 jeunes appelés, parmi lesquels Zakhar Prilepine, à qui on avait promis une attaque éclair victorieuse suivie d’un triomphal retour à la maison, se sont retrouvés embourbés dans quelque chose d’aussi horrible que l’Afghanistan pour leurs pères ou leurs frères aînés. Depuis que Gorbatchev en a retiré ses troupes, en 1988, il n’y a eu que six ans de paix entre deux sales guerres d’où les jeunes Russes reviennent, quand ils reviennent, estropiés, humiliés, hallucinés. Eltsine, tellement aimé à ses débuts, est à présent encore plus détesté que son prédécesseur, et l’élection présidentielle semble pour lui si mal engagée qu’il songe sérieusement à l’annuler. Comme le lui répète, au sauna, le tonton macoute Korjakov : « Boris Nicolaïevitch, la démocratie, c’est bien, mais sans élections, c’est plus sûr. »



L’alternative, cette fois, n’est pas un histrion comme Jirinovski mais, carrément, les communistes. Cinq ans plus tôt, Eltsine a déclaré le Parti hors la loi. On croyait définitivement close l’expérience effroyable et grandiose qui a été menée sur l’espèce humaine en Union soviétique. Or, après cinq petites années d’expérience démocratique, tous les sondages concordent et il faut se rendre à cette troublante évidence : les gens n’en peuvent tellement plus, de la démocratie, du marché et de l’injustice allant avec, qu’ils s’apprêtent à voter massivement pour le Parti communiste.

Son leader, Ziouganov, ne propose pas de rouvrir le Goulag ou de reconstruire le Mur de Berlin. Sous l’étiquette « communiste », ce politicien terne et prudent vend moins la dictature du prolétariat que la lutte contre la corruption, un peu de fierté nationale et la mission spirituelle de la Russie orthodoxe face au Nouvel Ordre mondial. Il dit que Jésus était le premier communiste. Il promet que si on vote pour lui les riches seront moins riches, les pauvres moins pauvres, et au moins sur le second volet de ce programme tout le monde devrait tomber d’accord : qui est vraiment partisan que les vieillards meurent de faim et de froid?

Cependant, à l’idée qu’on veuille les rendre moins riches, les oligarques prennent peur, d’autant plus peur qu’ils viennent d’inventer et de vendre à Eltsine une combine merveilleuse pour s’enrichir encore davantage : les « prêts contre actions ». L’idée est simple : leurs banques prêtent de l’argent à l’Etat, dont les caisses sont vides, ces prêts sont gagés sur les fleurons, pas encore privatisés, de l’économie russe ― le gaz, le pétrole, les vraies richesses du pays ―, et si au bout d’un an l’État n’a pas remboursé, ils passeront à la caisse et se serviront. L’échéance tombe après la présidentielle, il est donc vital pour les oligarques qu’Eltsine soit encore président à ce moment, et pas un Ziouganov qui, pour montrer sa vertu, risque de dénoncer l’accord.

La petite histoire veut qu’ils aient pris conscience du danger au sommet de Davos, où se réunissent les superriches et super-puissants de la planète. Car à Davos, en 1995, non seulement Ziouganov, qu’ils considèrent comme un petit politicien ridicule, a eu le front de venir, mais un essaim de journalistes et de conseillers de chefs d’Etat bourdonne autour de lui, recueillant ses propos, d’ailleurs modérés, avec la déférence due au futur maître de la Russie. « Merde alors », se dit Berezovski, le plus emblématique des oligarques, l’homme que tout le monde aime haïr tant il est juif, génial et sans scrupules. Il va boire un verre avec George Soros, le grand financier américain qui développe en Russie toutes sortes de fondations et de programmes philanthropiques. « Eh bien, dit Soros, on dirait qu’on s’apprête à vous reprendre le gâteau avant que vous n’ayez fini de vous le partager.

― On dirait, soupire Berezovski.

― Peut-être même, ajoute suavement Soros, qu’on va vous envoyer en Sibérie. Je serais vous, les gars, je ferais gaffe. »

Cette conversation électrise Berezovski, qui séance tenante appelle sur leurs portables les six autres oligarques les plus puissants de Russie. Il leur propose d’oublier provisoirement leurs querelles (la plus spectaculaire étant celle qui l’oppose lui-même à Goussinski : leurs armées s’entre-tuent à grande échelle) et d’unir leurs forces pour faire réélire le vieux tsar. À eux sept, ils jettent dans la campagne toute leur puissance financière et médiatique ― et leur puissance médiatique, cela veut dire tous les médias. Tous les journaux, toutes les radios, toutes les chaînes de télévision martèlent le message : soit Eltsine, soit le chaos. Soit Eltsine, soit le grand retour en arrière. Et pour qu’on n’oublie ni n’idéalise ce qu’a été le communisme, on diffuse vingt-quatre heures sur vingt-quatre des documentaires terrifiants sur le Goulag, sur la famine organisée par Staline en Ukraine, sur le massacre de Katyn. On commandite de grands films romanesques sur les purges, comme Soleil trompeur de Nikita Mikhalkov. J’aime beaucoup ce film, personnellement, mais j’imagine la fureur de Limonov, s’il l’a vu. Il a toujours eu une dent contre Mikhalkov, héritier d’une grande famille de la nomenklatura culturelle, ami des dissidents pourvu que ce soit sans risque, en faveur sous tous les régimes et très logiquement devenu le chantre officiel de la contre-révolution. Ces datchas sous le soleil d’été, ces grandes familles heureuses qui coulent des jours paisibles, et le fourbe commissaire politique qui, par envie autant que par fanatisme, fait voler en éclats tout ce bonheur : c’est un film stalinien inversé, et tant qu’à faire, Édouard aime mieux les films staliniens. Ils étaient moins roués, ils avaient l’authenticité de ce qu’on a vu dans son enfance.



Les nasbols de l’âge de Zakhar sont eux aussi écœurés par ce déferlement de propagande qui nie tout ce qu’on leur a appris à aimer et renvoie l’idéal pour lequel leurs parents se sont battus dos à dos avec le nazisme. Que faire de cet écœurement, quelle forme politique lui donner? Ils aimeraient bien que leur chef le leur dise, mais Eltsine ou Ziouganov, pour Édouard, c’est la peste ou le choléra, et il ne trouve rien de mieux à faire que de se mettre en cheville avec le « Bloc stalinien », un groupuscule encore plus marginal que le sien, puis de se faire supplanter, comme candidat de cette absurde coalition, par un certain Victor Djougachvili qui n’est pas seulement le petit-neveu de Staline mais, moustache et pipe comprises, son sosie.

Le second tour venu (entre les deux, Eltsine a fait un infarctus, qu’on a caché du mieux qu’on a pu), il faut bien dire aux nasbols pour qui voter, et Limonov surprend son monde en développant la théorie selon laquelle plus on s’enfonce dans le chaos, meilleur c’est pour la révolution. Donc, Eltsine. Cette subtilité lui sera reprochée, elle est à l’origine d’une rumeur selon laquelle il est, sous ses allures de provocateur, un agent stipendié par le Kremlin, et il conclura de l’épisode qu’il faut en politique se méfier des paradoxes. Les masses n’y comprennent rien, Mein Kampf est très clair à ce sujet.

En fait, l’impression générale est à ce moment qu’il déraille, et c’est vrai, il déraille, car Natacha vient de le quitter.



Je ne sais pas grand-chose des raisons et des circonstances de ce départ, ses écrits de cette époque étant beaucoup moins intimes que ceux de sa jeunesse, mais il semble y avoir réagi de façon aussi paroxystique qu’à celui d’Elena, autrefois. Un texte passablement délirant, écrit à chaud, donne de la fin de leurs treize ans de vie commune une interprétation « philosophique et mystique » où se reconnaît l’influence de Douguine, qui n’a pas encore quitté le navire. Édouard y rapporte des coïncidences troublantes, des rêves prémonitoires, des errances hallucinées, et même, lui si prosaïque, si mauvais public pour Le Maître et Marguerite, une fort peu convaincante rencontre avec le diable dans les rues de Moscou. Il consulte une voyante, elle lui dit que dans une vie antérieure il était un chevalier teutonique et Natacha une prostituée qu’il protégeait. Cette interprétation lui semble lumineuse. Il l’a protégée, oui, comme un preux chevalier. Il lui a été loyal, fidèle, comme à Elena, et comme Elena elle l’a trahi. Il essaye de se persuader qu’elle n’est pas digne de lui, s’exhorte au mépris, mais ne peut s’empêcher, en marchant jusqu’à l’épuisement dans l’étouffant été moscovite, de répéter comme une litanie la description de son corps : les grandes mains désarticulées à force d’être souples, les seins blancs un peu affaissés, la chatte toujours humide, toujours prête pour sa queue et, hélas, pour celles d’autres hommes. Elle l’a fait bander comme aucune autre femme dans sa vie, excepté Elena. Il pense à la façon qu’elle avait de se branler, rêveusement, sans cesser de fumer, à poil sur la cuvette des chiottes dans leur studio de la rue de Turenne. Allongé sur le matelas, il la regardait par la porte ouverte. Il se rappelle le jour où, revenant de sa catastrophique campagne électorale, il l’a trouvée ivre en travers du lit et où, prenant conscience de sa présence, elle lui a dit : « Tu m’engueuleras plus tard, maintenant baise-moi. » Douguine a beau lui répéter sentencieusement la phrase de Nietzsche que les amis cultivés vous sortent toujours dans ce genre de circonstances, « tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort », il souffre comme un damné. Il donnerait sa vie pour s’enfoncer encore une fois dans le ventre de cette chanteuse sublime et ratée, de cette alcoolique, de cette nymphomane, de cette créature des gouffres et de l’excès qui a eu, pense-t-il, la chance incroyable d’être la femme d’Édouard Limonov et qui a maintenant le front, encore plus incroyable, de ne plus vouloir l’être.



Cette période de quasi-délire prend fin juste après l’élection qui, largement truquée, donne la victoire à Eltsine. Un soir, Édouard rentre seul chez lui quand, dans une rue déserte, trois types lui tombent dessus. Ils le jettent à terre, le rouent de coups de pied dans les côtes et au visage. Ils ne veulent pas le tuer ― s’ils l’avaient voulu, ils l’auraient fait ―, mais l’avertissement est sérieux : il passe huit jours à l’hôpital et manque perdre un œil.

Il s’est beaucoup demandé qui l’avertissait, et de quoi. Ses soupçons les plus consistants portent sur le général Lebed. Cet ancien parachutiste, héros de la guerre en Afghanistan, qui ressemble à Arnold Schwarzenegger en moins fluet et entretient une réputation de râpeuse honnêteté, est arrivé en troisième position à la présidentielle. Beaucoup de gens, en Russie mais aussi en Occident, le considèrent comme une sorte de de Gaulle sibérien. Alain Delon, montrant un intérêt inattendu pour les affaires intérieures russes, l’a assuré de son soutien dans Paris Match. Édouard, en revanche, le déteste, d’abord parce qu’il déteste, plus que ses adversaires naturels, ceux qui sont sur le même créneau que lui avec plus de succès que lui ― et dans le genre « un homme, un vrai », Lebed se pose là ―, ensuite parce que, tout général qu’il soit, il s’est courageusement élevé contre la guerre en Tchétchénie et ne ménage pas ses efforts pour y trouver une issue honorable. Limonka mène violemment campagne contre lui, et même si Limonka n’est qu’un fanzine tiré à 5.000 exemplaires et lu par des punks provinciaux, il n’est pas impossible après tout que l’honnête général, ou quelqu’un de son entourage, ait exprimé son irritation comme on l’exprime couramment dans son pays, même dans les meilleurs milieux.

À dater de ce jour, en tout cas, Édouard ne fera plus un pas dans la rue sans être accompagné de trois nasbols à la carrure dissuasive. Il n’est pas le seul : énormément de gens en Russie ont des gardes du corps. Une fois, à Moscou, j’ai dragué une fille qui en avait un. Je le voyais par-dessus son épaule, tandis qu’au restaurant je faisais mon aimable : il dînait à la table voisine, le visage totalement inexpressif. Plus tard dans la soirée, il est resté monter la garde derrière la porte. C’est perturbant au début, ensuite on s’habitue.



4

Les étrangers venus tenter leur chance en Russie, hommes d’affaires, journalistes, aventuriers, parlent avec nostalgie du second mandat d’Eltsine. 1996-2000 : les années les plus rock’n’roll de leurs vies. Moscou durant ces années-là est le centre du monde. Nulle part les nuits ne sont aussi folles, les filles aussi belles, les additions aussi élevées. Cela, bien sûr, pour ceux qui ont les moyens de les payer. Mais ceux qui ne les ont pas, on ne les entend plus. Même quand le krach de 1998, pour la seconde fois en une seule décennie, fait disparaître leurs pauvres économies, ils ne descendent pas dans la rue. Ils restent frappés de stupeur, hypnotisés au fond de leurs troquets sordides par la télé qui ne montre plus rien d’autre que le monde féerique des riches dans les grandes villes, les jeunes filles somptueuses qui, d’une carte Gold négligente, payent leur assiette de sushis l’équivalent d’un an de salaire pour une institutrice et les jeunes hommes arrogants qui, entourés d’une armée de gardes du corps à oreillettes, vont en jet privé à Courchevel où ils remplissent leurs jacuzzis de Veuve Clicquot. Le hold-up des « prêts contre actions » a marché au-delà de toute espérance : Khodorkovski, par exemple, s’est offert pour 168 millions de dollars la compagnie pétrolière Ioukos, qui en rapporte trois milliards par an. Les oligarques ont tout, à présent, absolument tout : des fortunes immenses, fondées sur des matières premières et non sur des technologies, des fortunes qui ne créent pas de richesse publique et disparaissent dans un réseau opaque de sociétés offshore, à Vaduz ou aux îles Caïman. On peut en être choqué, on peut aussi dire, comme ma mère : « Bien sûr, ce sont des gangsters, mais ce n’est que la première génération du capitalisme en Russie. C’était pareil en Amérique, au début. Les oligarques ne sont pas honnêtes, mais ils font élever leurs enfants dans de bons collèges en Suisse pour qu’ils puissent s’offrir, eux, le luxe de l’être. Tu verras. Attends une génération. »



La politique aussi est privatisée. Le livre que mon courageux cousin Paul Klebnikov a tiré de ses enquêtes sur Berezovski s’appelle Le Parrain du Kremlin, et c’est exactement ça. Berezovski n’a pas le triomphe discret. Il ne manque pas une occasion de rappeler que le pouvoir, en Russie, c’est lui, que le vieux tsar lui doit d’avoir gardé son trône et fait en échange ses quatre volontés. L’opposition est en lambeaux, le peuple catatonique, quant à Édouard il enrage, faute de trouver à quoi employer l’énergie qui déborde de lui. Son passage à tabac ne l’a nullement calmé. Il a remplacé Natacha par Liza, une ravissante et longiligne punkette qui a vingt-deux ans, qui ressemble à Anne Parillaud dans Nikita, et qui est folle de lui. Mais ni ce nouvel amour, ni la direction d’un journal underground, ni la littérature ne suffisent à l’idée qu’il se fait de son destin. « Si un artiste, écrit-il, ne comprend pas à temps qu’il doit se consacrer à quelque chose de plus élevé que lui, comme un parti ou une religion, alors ce qui l’attend c’est un destin minable fait de cuites, de shows télévisés, de petits commérages, de petites rivalités, et pour finir un infarctus ou un cancer de la prostate. » Une religion, il se garde ça pour plus tard. Un parti, il en a un, il ne sait pas bien quoi faire avec, mais c’est quelque chose, quand même, une force, et pour prendre la mesure de cette force il décide d’organiser un congrès.



Ils sont venus, ils sont tous là. Pas tous, non, il y en a 7.000 en Russie, mais plusieurs centaines qui débarquent de partout, comme pour un festival de rock. Les plus impatients des délégués, arrivés avec quelques jours d’avance, ont pris leurs quartiers dans le bunker, on a prévu des dortoirs pour les autres dans un foyer de travailleurs. Ça n’a pas été facile, pas facile non plus de trouver une salle. Chaque fois qu’un propriétaire acceptait, il revenait le lendemain pour dire que tout bien réfléchi, non ― la police avait dû entre-temps lui expliquer que ce n’était pas une bonne idée. Jusqu’au bout on a craint le pire : alerte à la bombe, provocations, interdiction pure et simple. Mais le pire n’a pas lieu, le congrès s’ouvre, Édouard est à la tribune, sous l’immense poster représentant Fantômas, et il rayonne. Cela fait trois ans qu’ils se décarcassent, lui et une poignée d’autres, à porter des exemplaires de leur journal dans des gares d’où ils partent vers des bleds lointains, et aujourd’hui on voit le résultat : des gens réels, des frères.

Ce ne sont pas les Siegfried dont rêvait Douguine, mais de sombres et boutonneux adolescents de province, aux peaux blafardes, marbrées de plaques rouges, qui cheminent dans la rue en colonnes, et si par aventure ils entrent dans un café, ils comptent leurs sous, gênés, regardent leurs grosses godasses, commandent une consommation pour quatre : de pauvres clients, les nasbols, qui craignent d’être ridicules et de peur qu’on se moque d’eux montrent les dents. Sans Édouard, ils seraient alcooliques ou délinquants. Il a donné un sens à leur vie, un style, un idéal, et pour cela ils sont prêts à mourir pour lui. Il est fier d’eux, fier qu’à présent il y ait parmi eux des filles, qui comme Zakhar Prilepine l’a observé sont soit très jolies soit très laides, il n’y a pas de milieu, mais même les laides sont bienvenues, et la plus jolie de toutes, c’est la sienne, cette longue Liza au crâne rasé qui le regarde avec amour tandis qu’il parle, parle, enveloppé de leur adoration.

Il leur dit que la Russie est gouvernée par des vieux, des gros, des corrompus, et que son avenir c’est eux. Le couplet habituel. Mais il leur dit autre chose, à quoi il a beaucoup réfléchi : c’est que la situation politique n’est pas mûre. Le propre du grand homme, comme il l’a en vain répété à cet abruti de général Routskoï pendant le siège de la Maison Blanche, c’est de savoir reconnaître quand elle est mûre, et là, non, elle ne l’est pas. Les coalitions à la con avec des orthodoxes antisémites ou des petits-neveux de Staline, mieux vaut laisser tomber. Les nasbols ne vont pas, maintenant, prendre le pouvoir en Russie. Un jour, oui : pas maintenant. Pour autant, ils ne vont pas se contenter de lire Limonka et de gratter leurs guitares dans leur coin. Il y a quelque chose à faire. Pas dans le pays lui-même, mais à sa périphérie, dans ces territoires que le traître Gorbatchev a abandonnés. Avec eux, il a abandonné 25 millions de Russes qui étaient les cadres de l’Union soviétique et, depuis que cette Union n’existe plus, ne sont plus rien. Ils apportaient la civilisation, ils sont maintenant cernés par l’islam ou, ce qui ne vaut pas mieux, par l’idéologie démocratique. Ils dominaient, ils sont maintenant brimés, ostracisés, au mieux tolérés dans des pays qui leur doivent tout et qu’ils ont irrigués de leur sang : exactement comme les Serbes dans l’ex-Yougoslavie. Le traître Eltsine n’a pas voulu voler au secours des Serbes, il ne volera pas davantage au secours des 900.000 Russes de Lettonie, des 11 millions de Russes d’Ukraine, des 5 millions de Russes du Kazakhstan. Le nouveau combat sera donc d’attiser, sur ces terrains, des foyers d’insurrection, d’y favoriser la création de républiques séparatistes. Deux objectifs : les pays baltes et l’Asie centrale. Les pays baltes, le parti y est déjà bien implanté, il y a une bonne centaine de nasbols à Riga. Quant à l’Asie centrale, Édouard lui-même est en mesure d’annoncer qu’il va y effectuer une tournée de prospection. Il part bientôt et compte, pour l’accompagner, sur une dizaine de braves. Toutes les candidatures sont bienvenues.

Cent mains se lèvent. Tonnerre d’applaudissements, enthousiasme général. Une nouvelle frontière s’ouvre aux plus audacieux des nasbols. C’est un moment historique : tout à fait, pense Édouard, comme quand Gabriele D’Annunzio a levé un bataillon de héros pour reprendre Fiume avec lui. Liza, de la coulisse, lui adresse des baisers.



La tournée des nationaux-bolcheviks au Kazakhstan, au Turkménistan, au Tadjikistan et en Ouzbékistan a duré deux mois. Ils étaient huit à accompagner le chef, huit mecs dans le genre paras qu’une série de photos, reproduites dans Anatomie du héros, montre devant des tanks aux côtés de représentants des troupes russes stationnées là-bas. Ces photos ont beaucoup fait rire un de mes amis à qui je les ai montrées un soir d’ivresse. « Arrête, m’a-t-il dit, c’est juste une bande de pédés. Ils sont partis là-bas pour s’enfiler tranquilles. » J’ai ri aussi, je n’y avais pas pensé. Honnêtement, je ne crois pas, mais qui sait?

Ce qui est sûr, c’est que Liza et les femmes des autres, s’ils en avaient, sont restées sagement à la maison. Le regret d’Édouard, cependant, ne semble pas avoir été l’absence de sa compagne mais celle du mercenaire français Bob Denard, qu’il connaît un peu pour l’avoir rencontré à Paris et qu’il a essayé d’entraîner dans l’aventure. Ce grand professionnel des putschs et autres coups foireux en Afrique aurait été, pour détecter les possibilités de déstabilisation, d’un précieux secours. Hélas, Bob Denard avait d’autres chats à fouetter. Ce qui est sûr aussi, c’est qu’à défaut de déstabiliser grand-chose, Édouard a découvert des pays selon son cœur. Il a adoré l’Asie centrale, et pas tant à vrai dire les Russes d’Asie centrale, objets en principe de sa sollicitude, que les Ouzbeks, Kazakhs, Tadjiks et Turkmènes, au sujet desquels il égrène des clichés qui sont autant, je pense, de vérités : peuples fiers, ombrageux, pauvres, hospitaliers, avec des traditions de violence et de vendetta qui ont toute sa sympathie. Parti sous le signe de Gabriele D’Annunzio, il revient sous celui de Lawrence d'Arabie et se voit bien en libérateur, non plus de blaireaux russes, mais de montagnards ouzbeks ou kazakhs qui eux aussi, après tout, ont des raisons d’en vouloir aux dictateurs locaux. Lui qui, sous l’influence de ses amis serbes, était si remonté contre l’islam ne jure à son retour que par les musulmans, étendant ce soudain engouement jusqu’aux Tchétchènes, dont il vante la frugalité, le génie de la guérilla et l’élégance dans la cruauté. Il faut reconnaître une chose à ce fasciste : il n’aime et n’a jamais aimé que les minoritaires. Les maigres contre les gros, les pauvres contre les riches, les salauds assumés, qui sont rares, contre les vertueux qui sont légion, et si erratique que semble sa trajectoire, elle a une cohérence qui est de s’être toujours, absolument toujours, placé de leur côté.

окончание главы
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Tags: Emmanuel Carrère, о Лимонове
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